Rappelle-toi qu'on oublie

S'il y a une constante dans l'histoire culturelle du monde occidental, c'est qu'on y privilégie une vision où la réalité est faite d'adversité. L'unité s'y présente comme l'absence d'opposition, au contraire du monde chinois où le yin et le yang ne sauraient exister l'un sans l'autre. Ils sont complémentaires. Une manifestation parmi tant d'autres est offerte par l'histoire de la chanson en occident. L'histoire de cette forme artistique où se rencontrent les mots, la musique et la voix s'inscrit aussi dans cette perspective où les contraires s'excluent mutuellement plutôt que de former des entités complémentaires. On trouve donc une production culturelle où se côtoient des univers qui s'ignorent, d'un côté la chanson littéraire, de l'autre la chanson populaire. Puis, au vingtième siècle, on trouvera le moyen de scinder la chanson populaire entre les modernes et les folkloriques. Une dichotomie souvent rattachée à la division entre urbanité et ruralité. Lors des années 30 et 40, au Québec, les «crooners» et les folkloriques se partageaient le public. Comme dans tant d'autres aspects façonnant le 20e siècle, la période 1938- 1948, marquée par la deuxième guerre mondiale, aboutit à un monde transformé par le développement des moyens de transport, une activité économique pour laquelle la guerre fut l'occasion d'une expansion sans précédent. Les chansons du soldat Lebrun font entendre quelque chose de nouveau, ni ritournelle d'amour ni célébration du bon vieux temps. Roland Lebrun chante la vie du soldat (Le vingt cennes de Valcartier), le départ pour l'Europe (L'adieu du soldat), les tranchées (J'ai pleuré trois fois). De nouveaux thèmes sont abordés et le regard est moins autocentré sur le groupe. Après lui, après la fin de la guerre, deux courants vont se dessiner1 : Félix Leclerc et Willy Lamothe, les chansonniers et le country. Au début des années soixante, est venu s'ajouter une nouvelle division, celle entre chansonniers (Vigneault, Léveillée, Ferland) et yéyé (Louvain, Lalonde, Lautrec).

Dans L'avenir de l'art, Hervé Fisher énonce que l'art agit comme un «sismographe hypersensible». Est-ce que l'histoire récente permet de confirmer cette affirmation? La chanson québécoise donne-t-elle le pouls de la société québécoise? Une société francophone, située en Amérique du nord, voisine de la nation qui depuis 1945 est la plus riche et la plus puissante, les États-Unis d'Amérique. Autrement dit une société qui, par la force des choses, est traversée par l'histoire du développement mondial de l'économie capitaliste au cours du dernier demi-siècle.

Au tournant des années soixante, il revient aux chansonniers d'avoir su unir chansons littéraires et populaires, si bien qu'à la fin des années soixante, les yéyé vont de plus en plus apparaître kitsch et dépassés. D'autant plus que tout au long des années soixante se profile une culture qui conteste la culture de masse, à laquelle est nécessairement associé le yéyé en tant qu'il s'agit d'abord d'un produit qui vise à ne pas diviser la clientèle. Car, l'industrie de la radio, présente à Montréal depuis 1920 et, partout au Québec, à compter de 1930, est preneuse de ces produits qui rassemblent. L'augmentation de l'auditoire va de pair avec l'augmentation de la clientèle des annonceurs, de pair avec l'augmentation du prix du temps d'antenne, de pair avec la professionnalisation des agences de publicité. L'industrie roule. Elle est multiforme. Elle est en pleine croissance. En cela, l'histoire de la chanson accompagne l'histoire du Québec. Et cette histoire n'est pas que celle d'une province au sein du Canada, mais celle d'un territoire, d'une culture, qui participe à l'histoire mondiale. Ici se vit une parcelle de l'aventure universelle.

Les années soixante sont celles d'un essor économique «prodigieux»2 sur le territoire québécois, mais aussi dans tout l'environnement nord-américain, bénéficiant des besoins de reconstruction en Europe et au Japon, comme de la guerre de Corée par la suite. L'axe économique nord-sud est devenu plus important pour l'économie québécoise que l'axe est-ouest. Quatre-vingt % du commerce extérieur du Québec se fait désormais avec les États-Unis. Ceci est particulièrement vrai pour les régions périphériques. À Montréal, l'axe est-ouest est maintenu principalement par le secteur financier. D'un côté on creuse la voie maritime du Saint-Laurent, de l'autre on construit l'autoroute transcanadienne. Entre 1953 et 1961, «74% du capital d'investissement direct est américain… l'indice du salaire moyen passe de 69.3 en 1945 à 168.9 en 19593». Ces chiffres révèlent que la croissance économique du Québec prend appui sur le capital américain plutôt que québécois ou même canadien. Ils montrent également que ces investissements se sont traduits par une augmentation de la capacité de consommation détenue par les citoyens de la province.

Cette irruption du consumérisme et de la modernité des mœurs amène aussi un changement dans le rapport que la société civile entretient avec l'État. L'antiétatisme était-il un moyen de résister à la colonisation anglaise ou la preuve d'un caractère atavique des québécois, plus enclin à s'incliner? Toujours est-il qu'une fois débarrassé de la chape duplessiste, l'État québécois acquiert avec les années soixante une nette accentuation de son rôle dans le développement économique, notamment dans le domaine des infrastructures. Le gouvernement de la province veut faire de l'État un outil de développement économique. Il y aura une élection là-dessus (1962). Le gouvernement Lesage est réélu, la Révolution tranquille est en marche.

Parmi les outils qui permettent à l'État d'intervenir sur le marché, notons le pouvoir fiscal, le pouvoir de réglementation et le pouvoir d'emprunt qui, incidemment, fournissent à l'État la capacité financière d'intervenir pour assurer la régulation des cycles économiques. Par exemple, on compense la diminution des investissements privés par l'augmentation des investissements publics. Ce rôle de police d‘assurance ne va cesser, jusqu'à nos jours, d'alourdir l'endettement de l'État. C'est cependant le prix qu'il a fallu payer pour que l'État puisse prétendre intervenir dans la conduite des investissements. Son pouvoir économique est à la base de son pouvoir politique. Et sa légitimité politique se fonde sur sa capacité à bien gérer le maintien, sinon l'enrichissement, d'une collectivité. L'État-entrepreneur se présente ainsi comme un moyen au service de la collectivité.

Alors que l'augmentation de son rôle économique fournit davantage d'autonomie politique au gouvernement du Québec, la société civile trouve dans cet État un encadrement laïc qui convient mieux au temps présent, un temps où les clercs sont devenus des avocats. L'église catholique romaine du Québec s'effondre. La baisse de la fréquentation est rapide, importante et permanente. Le peuple se détache de ses prêtres et les organisations syndicales de leurs aumôniers. L'Église a perdu de sa pertinence dans la conduite des affaires publiques. Le bon-ententisme4 qu'elle prône n'est pas enseigné dans les écoles de gestion. D'ailleurs, cette perspective est étrangère aux organisations syndicales internationales (i.e, américaines) de plus en plus présentes sur le territoire québécois. Elles seront d'ailleurs à l'origine de la fondation de la Fédération des travailleurs du Québec, en 1957. La doctrine sociale de l'Église catholique ne trouve plus d'écho non plus dans les affaires privées. Si le couple fonctionne mal, on ne consulte plus le prêtre, mais un psychologue ou un avocat.

Au début des années soixante, l'enrichissement collectif et, même, de chacun est visible. Les gens peuvent bénéficier d'une meilleure sécurité économique, apportant une hausse du niveau de vie et des transformations touchant leur consommation (achat de maison, automobile, articles ménagers, etc.). On assiste également à une marginalisation du monde rural, à la généralisation du salariat, au plein-emploi (ce qui a une influence déterminante sur le rapport de force entre patronat et salariat ; sur les retraites...), à l'accroissement de la richesse de la classe moyenne, au développement des loisirs et à une nouvelle phase d'urbanisation. On assiste, enfin, à la création d'une nouvelle catégorie sociale : les jeunes.

En 1962, les Hou lops chante Blue jean. Une chanson originale écrite par une femme, composée par un homme. Un texte et une mélodie qui dorment enlacés. Les adolescents entendent chacun leur histoire d'amour de l'été passée ou de celle à venir. La chanson s'adresse à eux, pas à leurs parents. La jeunesse prend place. Elle arrive avec l'explosion de la société de consommation. Ils sont porteurs d'un désir de liberté d'autant plus facilement exprimé qu'il est soutenu par les défenseurs de la liberté de la presse et par la lutte idéologique qui se mène alors contre le camp socialiste. Après deux guerres majeures en 30 ans, la jeunesse occidentale explose tant sur le plan démographique que culturel. La sensualité présente dans le texte, si bien soutenue par la mélodie, est doucement provocatrice. Texte de femme, il évoque, il ne décrit pas, il fait participer l'auditeur en l'amenant à nourrir la chanson de ses propres souvenirs. L'œuvre est ouverte. Elle appartient à la culture populaire de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle s'inscrit dans un grand courant musical qui déferle sur le monde occidental : le rock'n roll.

En 1964, Pierre Lalonde chante une chanson de l'auteur-compositeur français Michel Paje, Nous on est dans le vent. Cette chanson pose très clairement l'existence d'un fossé entre les jeunes et leurs parents : «Ils ne comprendront jamais». Comment comprendre ce déferlement de guitare électrique, de jeunesse et d'accoutrement plus ou moins étranges avec des groupes comme les Excentriques, César et ses romains, les Sultans, les Classels (parce que «class sells») ? D'un côté il y a des reprises de chansons françaises, de l'autre des versions françaises de chansons, la plupart du temps, américaines qui connaissent déjà un grand succès en anglais. À cette rivalité entre chansonniers et yéyé se surajoute un tiraillement entre modernité et traditionalisme. Il revient aux chansonniers d'avoir su produire cet amalgame où il est moderne de parler de ses racines en utilisant la langue des poètes pour parler au peuple. En 1967, l'année de l'Expo, la chanson qui sonne, celle qui suscite des demandes de rappel de la part du public, c'est La Manic de George Dor, une chanson qui raconte l'histoire d'un bon gars de Montréal qui travaille proche de Sept-îles et qui s'ennuie de sa blonde.

Ce thème a traversé les familles musicales, rejoignant les country comme les intellectuels. Elle fut acclamée par les auditeurs de CKAC comme étant la chanson du siècle! Ce thème a même réussie à rejoindre différentes familles politiques. Normal, au fond, car cette lettre chantée est celle d'un homme à sa femme, celle d'un honnête père de famille. Qui peut être contre la famille? Le désir sexuel n'y est d'ailleurs évoquée qu'avec retenue (« Je me prolonge en toi,/Comme le fleuve dans la mer»). Cette année-là Serge Gainsbourg met Je t'aime …moi non plus, dans la bouche de Brigitte Bardot : «Tu es la vague/ moi l'île nue/ Tu vas, tu vas et tu viens/ Entre mes reins». En 1967, c'est l'année de l'expo, le Québec accueille le monde, mais ça se passe à Montréal. L'ouverture sur le monde est une lucarne qui rapetisse au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la grande ville.

Une culture franco-nord-américaine se dessine pourtant et s'affirme. Montréal est la plus grande ville francophone en Amérique du Nord et ses habitants revendiquent le droit d'être servi en français dans les commerces, même s'ils sont situés à l'ouest de la rue St-Laurent. En 1968, Ferland chante l'amour du pays profond avec Je reviens chez nous pendant que Charlebois prépare le décollage de Lindberg, une chanson au texte surréaliste, une envolée contre-culturelle. La Révolution se fait moins tranquille. Les Belles-sœurs montent sur scène. La «vie ordinaire» est un drame. L'aliénation des individus est le drame. Led Zeppelin sort son premier album. En 1969, le syndicalisme se fait plus revendicateur, le nationalisme aussi et trouve de nouveaux véhicules, parfois violent (FLQ).

L'affirmation nationaliste profite d'une période générale de turbulence sociale où les valeurs du passé sont brutalement remises en question. Du printemps de Prague à l'été de l'amour qui fleurit San Francisco en passant par le mouvement de Mai 68 en France, il y a une quête de liberté. De décolonisation en guerre de libération, une volonté de libérer l'expression de l'identité traverse le monde, même si trop souvent l'affirmation de soi passe par la négation de l'Autre. D'importantes tensions apparaissent à la fin des années soixante. En mars 69, on manifeste pour que McGill soit une université francophone. À l'été, le groupe la Révolution française chante Québécois («Le Québec saura faire/ S'il ne se laisse pas faire»). En octobre 69, ce sont les policiers de la ville de Montréal qui se mettent en grève. Il y a du pillage, il y a de la violence, il y a un mort, il y a l'autorité qui n'est plus ce qu'elle était.

De 1960 à 1965, la Fonction publique québécoise a augmenté ses effectifs de 53%5. Il y a un déplacement du pouvoir des élites traditionnelles vers une élite technocratique et salariée, prête à utiliser l'État comme outil de développement6. Au cours de cette décennie, l'économie s'est industrialisée, l'État est devenu interventionniste, la société francophone affirme sa différence et les individus critiquent toutes entraves à l'exercice de leur liberté. Les attentes se sont transformées. La jeunesse ne revendique plus simplement la liberté d'expression, elle veut prendre le pouvoir et façonner le monde autrement : Faites l'amour, pas la guerre. En 1970, Jacques Michel lance un album où il s'identifie comme Citoyen d'Amérique. Son américanité se rattache d'abord à l'esprit humaniste qui habite l'Amérique. L'album contient deux appels, Amène-toi chez nous où il invite chacun au respect, à l'écoute et, surtout, à l'unité.

N'oublie pas que ce sont les gouttes d'eau
Qui alimentent le creux des ruisseaux
Si les ruisseaux savent trouver la mer
Peut-être trouverons-nous la lumière

L'autre chanson, dont le titre est chargé de l'espoir que l'avenir suscite, annonce qu' Un nouveau jour va se lever.

Le temps de l'esclavage,
Le temps du long dressage,
Le temps de subir est passé
C'est assez
Le temps des sacrifices
Se vend à bénéfice
Le temps de prendre est arrivé

Toujours en 70, Isabelle Pierre chante Les enfants de l'avenir pendant que Marc Hamilton lui susurre à l'oreille Comme j'ai toujours envie d'aimer, révélant ainsi une nouvelle sensibilité chez les hommes.

Une rupture avec le passé a été consommée. Que l'avenir commence! S'il arrive aux artistes québécois d'être mélancolique, ils sont généralement confiants en l'avenir. Le discours des artistes d'ici est nettement progressiste et socialement orienté plutôt que dans l'attente du désastre et de la catastrophe, un trait révélant la «morbidité des régressif désenchantés7». La parole progressiste est d'autant plus crédible qu'elle a un écho au loin! Amène-toi chez nous gagne cette année-là le Grand Prix du Festival de SPA en Belgique pendant que Un nouveau jour va se lever remporte le deuxième prix au Festival de chanson populaire de Tokyo. Le Québec a des ailes. Le petit peuple voit grand. Pagliaro chante, en 1970 toujours, J'ai marché pour une nation. Et voilà que Alvin Toffler publie Le choc du futur. Les temps changent, effectivement nous quittons la société industrielle pour la société de l'information. Ce n'est plus du fer qu'il faut produire, c'est du savoir-faire. Québécois, nous sommes québécois!

D'octobre 70 à mai 80

Au moment où éclate la Crise d'Octobre, les 15 ans et moins forment 29,3% de la population québécoise8. En 1961, le même groupe d'âge représentait 35,4% de la population. Cette proportion a continué de s'affaiblir. En 1996, ce n'est plus que 18,8% de la population qui a moins de 15 ans. Alors que la proportion des jeunes diminue dans l'ensemble de la société, la proportion des 65 ans et plus, au contraire, va en augmentant : 5,5% en 1961, 6,8% en 1971 et 12,1% en 1996. Mais il n'y a pas que la population qui vieillit. Les trente glorieuses années du fordisme d'après-guerre commencent à s'essouffler. La période 1968-1973 est celle qui marque le début de la fin de la révolution industrielle.

Après avoir entendu à la télévision le Manifeste du Front de libération du Québec où il est dit : «Le Front de libération du Québec n'est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes. C'est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin.»; après avoir vu l'armée canadienne déferler sur le territoire québécois; après avoir appris la mort du ministre du travail Pierre Laporte; après l'exil des uns et l'emprisonnement des autres, Renée Claude, en 1971, lance un appel au calme, un retour sur soi-même, Tu trouveras la paix.

Tu trouveras la paix dans ton cœur
Et pas ailleurs, et pas ailleurs
Tu peux cesser de la chercher
Ce n'est qu'en toi qu'elle peut commencer

Ce n'est qu'une accalmie. En 1971, la FTQ publie le manifeste « L'État, rouage de notre exploitation. » qui accuse l'État de complicité avec le « grand capital ». La Fédération mise d'abord sur les rapports de force pour obtenir des changements sociaux. Pendant que se prépare le premier front commun des grandes centrales syndicales québécoises, le groupe Octobre arrive sur la scène musicale en s'en prenant à La maudite machine.

La maudite machine
Qui t'a avalé
A marche en câline
Faudrait la casser
Faudrait la casser

En 1972 également, Pagliaro appelle à l'aide. Il veut un monde uni et se sent bien seul.

J'entends frapper
Enfin ma chance a tourné
Je suis heureux d'apprendre
Que tout n'est pas terminé

Toujours en 72, Offenbach chante Câline de doux blues, le joual comme langue littéraire du blues, le blues comme affirmation de notre nord-américanité, un texte sur la nécessité de l'autonomie, de l'indépendance, de la liberté pour être capable de poursuivre la réalisation de ses désirs, eux-mêmes vécus comme des forces qui nous dominent.

L'aut' soir, l'aut' soir
J'ai chanté du blues
L'aut' soir, l'autr' soir
Ça l'a rendu jalouse
Anyway, les femmes sont jalouses du blues
Calîne de blues
Faut que j'te jouse

Mais 72 n'est pas l'année du blues. Pas encore l'année de la femme (1975). C'est l'année du féminisme, l'année où Diane Dufresne arrive en ville avec son panache, son parolier et son compositeur. L'album s'intitule Tiens-toé ben, j'arrive! Le féminisme débarque en ville et monte sur scène. Une chanson pleine d'audace tourne à toute vapeur, J'ai rencontré l'homme de ma vie.

Aujourd'hui j'ai rencontré l'homme de ma vie
Oh-oh-oh-oh aujourd'hui, au grand soleil, en plein midi

On attendait le même feu vert
Lui à pied et moi dans ma Corvair
J'ai dit: "Veux-tu un lift ?"

Dufresne, Plamondon et François Cousineau forment un trio de choc qui marque un tournant dans la décennie 70. La chanson devient de plus en plus théâtrale. Le public veut aller voir les chanteurs et les chanteuses, pas juste les entendre! Au même moment, Robert Charlebois présente un album, une œuvre d'art, Fu man chu. Un conte, une composition orchestrale, un caractère fellinien, l'audace d'imaginer. Toujours la même année 1972, Félix Leclerc exprime les sentiments de L'alouette en colère. Lui aussi, comme Pagliaro, il aimerait qu'on vienne frapper à sa porte.

En 1973, pendant que le groupe KISS fait ses premières grimaces aux États-Unis et que le groupe scandinave ABBA fait vibrer le plancher de toutes les discothèques du monde, pendant que le groupe britannique QUEEN arrive avec une proposition musicale originale, elle aussi théâtrale, les jumeaux Richard et Marie-Claire Séguin font repartir Le P'tit train du nord autrefois chanté par Félix Leclerc. Le Québec, cette année-là, ne fait pas que réélire le Parti Libéral et son chef, Robert Bourassa, pour diriger le gouvernement. Il donne au Parti Libéral la presque totalité des sièges à l'Assemblée nationale, soit 102 sur 110. Effet de la répartition de la carte électorale qui donne un avantage aux partis bien implantés en région. Malgré l'importance du vote qu'il reçoit (30,2%), le Parti Québécois ne fait élire ses candidats que dans 6 comtés.

Si la cause nationale a du plomb dans l'aile, que dire du mouvement syndical? Les chefs des trois principales centrales ont été emprisonnés pendant plusieurs mois en 1973 pour cause d'outrage au tribunal, résultat du Front commun de 1972, événement au cours duquel les chefs syndicaux ont défié une injonction du tribunal. Offenbach, en 1974 semble avoir compris l'âme du moment avec Ma patrie est à terre

J'voudrais ben rouler
Mon bazou est stâlé
J'voudrais ben rouler
Qui, qui veux m'booster
J'sais pus que-cé faire
Ma patrie est à terre

Le rayonnement qui manque alors au PQ, ce qui lui permettrait d'aller rejoindre les Québécois gravitant autour des autres villes-centre, peut-on aller jusqu'à dire que ce sont les artistes de la région métropolitaine qui le lui ont donné? Chose certaine, le développement des Cegeps a permis le développement d'un premier réseau de salles de qualité et bien équipées. En 1974, avec Harmonium et Beau Dommage qui surgissent sur la scène québécoise, le Québec semble bien loin de la musique de Genesis. Pourtant, The Lamb Lies Down on Broadway, le premier album du groupe britannique, connaîtra ici un grand succès. Une reconnaissance qui précède même celle que le groupe connaîtra finalement aux États-Unis. Probable que ce phénomène n'est pas étranger au fait qu'on trouvait au Québec des groupes tels que Sloche, Maneige et Contraction. En 1972, la société québécoise affirme, par sa culture, qu'elle est contemporaine, branchée sur le monde, originale et enracinée. Raoul Duguay incarne ce moment pour un instant. Il véhicule l'universalisme présent dans la particularité québécoise, Alllô tôulmônd.

Venir au monde
À chaque seconde
Sortir du monde
À volonté
De l'univers du dedans
Jusqu'aux atomes du cosmos
Ressusciter la vie
L'immensité blanche du microcosme
La création pure universelle
La transparence de tous les mondes

Mettre Toulmonde
Dans un autre monde
Où tous les mondes
Vont se rencontrer
Se mettre au monde
Avec Toulmonde
Se mettre à nu
Dans la lumière
Du Soleil intérieur
En Toulmonde

Mais l'industrie de la musique coûte de plus en plus cher. En 1975 Beau Dommage s'interroge : Où est passée la noce? Les coûts de production augmentent. Entre autres, parce que les albums sont en vinyle, un dérivé du pétrole. En 1973, les pays producteurs de pétrole ont brusquement relevé leur marge bénéficiaire. Tout coûte plus cher, le produit de base, les dérivés et, surtout, les frais de transport ont augmenté. La lutte à l'inflation devient le nouveau credo politique des gouvernements. Les revenus de l'OPEP sont de 23 milliards en 1972 et de 140 milliards en 19779. Lors du deuxième choc pétrolier, qui survient à l'occasion de la révolution iranienne en 1979, le prix du pétrole double. Le monde n'est pas celui annoncé par les poètes et les hippies qui ont rêvé de l'an 2000 en 1968. Le jour qui se lève éclaire le monde sous une nouvelle lumière et révèle une réalité économique et politique complexe. La paix dans le monde ne concerne pas que la relation entre les deux superpuissances nucléaires. D'autres acteurs, d'autres préoccupations, s'imposent sur la scène internationale.

Au début des années 80, beaucoup d'argent est devenu disponible, produit de l'augmentation de fortunes liées au pétrole, mais aussi à l'épargne en vue de la retraite. Les investisseurs institutionnels sont devenus des joueurs incontournables10. Mais avant d'en arriver là, il y a eu la décennie 70. Elle s'est ouverte par les décès, entre septembre 1970 et juillet 1971, par overdose, à l'âge de 27 ans, de Jimmy Hendryx, Janis Joplin et Jim Morrison («We want the world and we want it now!»). Les idéaux de révolution sociale soutenus par le mouvement de la contre-culture, brillamment représenté au Québec par la revue Mainmise, ont été supplanté au début des années soixante-dix par un engagement militant pour qui le mot «révolution» voulait dire violence. En Allemagne, la bande à Baader et ses avatars mèneront une action terroriste tout au long de la décennie. Au Québec, les groupuscules de gauche sont nombreux, surtout que chaque famille politique est elle-même scindée entre diverses tendances. Plusieurs de ces militants rejoignent les appareils syndicaux et tentent d'organiser la lutte sociale à partir de cette plate-forme. À la CSN, en 1971, on publie Ne comptons que sur nos propre moyens, un manifeste anti-capitaliste et pro-socialisme.

À la fin de la décennie 70, la FTQ croit encore qu'il est possible de faire du Parti Québécois le porte-parole de la gauche11. Mais le PQ ne veut pas de cette alliance contraignante, pas plus que plusieurs militants syndicaux pour qui le projet social est plus important que le projet national. Le Québec baigne dans l'ambiguïté : indépendantisme ou fédéralisme, socialisme ou libéralisme? Faut-il subordonner la lutte des femmes à l'avènement du socialisme?

Le monde change. Dans les années soixante, au nom de la liberté, on se justifie de contester la tradition. Dans les années soixante-dix, il convient plutôt d'examiner comment le marché est un moteur de la liberté. La bataille idéologique, la rivalité systémique entre les États-Unis et l'Union des républiques socialistes soviétiques, est passée au stade de la contre-attaque. C'est le retour de Hayek. Milton Friedman devient une référence pour toute polémique à saveur économique. Les enjeux idéologiques sont omniprésents. Les années soixante-dix voient s'affronter une société civile capable de mobilisation et des puissances financières qui veulent compenser les pertes subies en raison de l'augmentation du coût du pétrole et de l'inflation. Le groupe punk britannique Sex Pistol chante et gueule fort No Future, faisant écho au titre du second album du groupe québécois Beau dommage12. Dans Marie-Hélène (1975), Sylvain Lelièvre raconte que les Beatles «c'est déjà l'ancien temps». La vitesse du changement s'accélère. Le passé est de moins en moins vieux, de moins en moins source fiable de vérités éternelles. L'avenir, par contre, est de plus en plus incertain.

Mais Let It Be, c'est déjà l'ancien temps:
Marie-Hélène avait même pas dix ans!
Et c'est si loin qu'elle le sait plus par coeur,
Et c'est tout ça qui fait qu'elle a si peur!

Le Parti Québécois est élu en 1976. Social-démocrate alors que l'État-providence est partout en difficulté, entrepreneur alors que les finances de l'État sont dans une situation difficile, source de division13 alors qu'il veut rassembler, le PQ n'est pas au bout de ses contradictions. En mai 1980, en tant que parti politique au pouvoir, il organise un référendum où il demande à la population de l'autoriser à entreprendre des négociations avec le gouvernement fédéral, avec pour but de redéfinir le lien constitutionnel unissant le Québec et le Canada. Est-ce que la population était fatiguée par toutes ces réformes, tous ces débats? Est-ce la peur des effets inconnus de la séparation ou une identification à l'entité canadienne? Toujours est-il que, de façon majoritaire, la population, anglophone, allophone et francophone confondue, s'est prononcée contre le projet de former un État souverain.

La décennie 80 : entre deux crises

Le rêve fou des années 70 n'est pas exclusif au Québec. L'artiste français Pierre Cabane écrit, en 1969 : «Il n'y aura plus d'architecte, de peintres, de sculpteurs, mais des poètes de la nature et de la vie qui, associés aux ingénieurs bâtiront pour notre bonheur la civilisation de l'an 2000. Ce qui n'empêchera pas les gens d'aller au musée du Louvre, mais le musée d'art moderne ce sera la ville tout entière, conçue, colorée, animée par des artistes qui retrouveront ainsi leur vocation originelle au service de la collectivité, à qui ils apporteront ce sens de la fête dont ils étaient autrefois les détenteurs privilégiés.»14

Dix ans plus tard, l'œuvre sonore qui frappe les oreilles du monde francophone, c'est Starmania. À son propos, Plamondon aurait dit : «Cette histoire d'amour et de mort est un prétexte pour vous présenter toute une galerie de personnages qui symbolisent un peu l'univers dans lequel nous vivons, où l'argent, le sexe et la violence sont au pouvoir15L'espoir de faire advenir un monde nouveau a fait plonger les uns dans la violence armée, d'autres dans la violence contre eux-mêmes (punk), d'autres dans l'engagement révolutionnaire au sein des institutions établies, d'autres ont décroché, abandonné, et il y a ceux qui ont été convaincus de l'absurdité de ces rêveries et considèrent que l'avenir du monde ne peut être laissé ni au prolétariat, ni à la petite-bourgeoisie. La Commission Trilatérale tient sa première réunion en 1973. Ces personnalités politiques, économiques ou de l'univers des médias, provenant de trois continents, s'interrogent sur les mérites de la démocratie16. À qui appartient-il de définir l'avenir du monde?

Ronald Reagan est élu président des États-Unis. Margaret Thatcher dirige désormais la Grande-Bretagne. La France essaie de faire bande à part et procède à l'élection du Parti Socialiste avec à sa tête François Mitterand (Mythe-errant). Au Canada, les progressistes-conservateurs, issus d'une alliance entre le Québec (progressiste) et l'Ouest canadien (conservateur) forme le nouveau gouvernement. L'heure est à la déréglementation, aux restructurations d'entreprise, au laisser-faire. Il faut libérer le marché des contraintes qui lui ont été imposées par des forces sociales dont on dit qu'elles seraient trop gourmandes. Aux États-Unis, les contrôleurs aériens se mettent en grève. Ils sont simplement congédiés et remplacés immédiatement par des contrôleurs aériens provenant de l'armée américaine. En Grande-Bretagne, les cheminots sont vus comme un corps de métier représenté par un puissant syndicat, ils perdront quand même leur bataille contre Thatcher, la dame de fer. Au Québec, les fonctionnaires subissent une coupure salariale de 20%.

Le grand coupable des difficultés du capitalisme a été désigné : le salaire des employés. Il faut réduire les coûts de production. Délocalisation, externalisation, flexibilité, dans un marché du travail où, au Québec, de 1976 à 1996, la croissance de l'emploi est de 1,1% par année alors que la croissance de la main-d'oeuvre disponible est de 1,3% par année.17 L'augmentation du chômage est aussi fulgurante que celle des taux d'intérêt. La croissance du produit intérieur brut du Québec en 1989 est de 0,9%. L'atmosphère n'est pas à la fête, alors les discothèques sont pleines et la musique bat son plein. En 1982, Nanette Workman chante Call girl pendant que Michael Jackson lance Thriller. En 1984, Bruce Springsteen lève le poing et clame Born in the USA alors que Tina Turner tourne autour du poteau avec son album Private dancer. La même année, Daniel Lavoie connaît un grand succès avec une chanson à saveur universelle, Ils s'aiment. Une chanson pleine d'humanité, pleine d'espoir, pleine de simplicité, pleine de son souffle mélodique. En 1985, sous l'égide du même Michael Jackson, le monde se met à chanter We are the world. L'humanité, de Montréal à Sydney en passant par Los Angeles et Tokyo, prend de plus en plus conscience que le papillon de Rio peut causer un typhon à Bornéo18.

Entre les crises économiques de 1981 et de 1991, le monde occidental s'est lancé dans une campagne sur quatre fronts. Tout d'abord, on s'est attaqué à cette nébuleuse appelée «la gauche». Puis, on s'est attaqué à la ponction fiscale pratiquée par les appareils administratifs, certes pour améliorer la marge de profit des entreprises, mais sans méconnaître l'impact de cette diminution des revenus de l'État sur sa capacité de soutenir des programmes de protection sociale, affaiblissant d'autant, c'est le troisième front, la capacité de résistance des salariés aux modifications qui sont apportées à l'organisation du travail et, donc, aux conditions d'emploi (flexibilité des horaires, externalisation des activités de production, délocalisation). Enfin, il fallait en finir avec l'URSS, ne serait-ce que pour l'anéantir comme symbole. Après la désintégration de l'empire soviétique, il n'y a plus d'alternative au capitalisme.

C'est pourtant une période où le monde balance entre deux univers. Celui connu, fait d'aliénation, d'exploitation, de perte de soi, de déréalisation, celui habité par les états d'âme de La serveuse automate et par Les haut et les bas d'une hôtesse de l'air. D'un autre côté, il y a celui de l'informatisation du travail, de sa numérisation, de sa robotisation où prévaut la figure du travailleur autonome. Toute chose symbolisée par l'économie de papier que permet l'usage du silicium. Toute chose symbolisée par l'usage des claviers plutôt que l'orchestre. C'est la «new wave».

Au milieu de la décennie, en 1985, le sentiment d'unanimité qui habite l'œuvre artistique We are the world exprime, à sa manière, l'espoir d'un monde moins divisé. La critique se fait parfois plus directe, comme celle exprimée par Renaud avec Miss Maggie ou par Richard Séguin, en 1988 sur Protest song.

Armée pour la paix
Le cash va rentrer
Et l'histoire ne fait
Que recommencer

Comme dans tous les westerns
Y'a des cowboys et des indiens
Et la cavalerie
Se garde le "punch" pour la fin

Welcome Yankee, welcome Yankee

Pendant ce temps-là
Y'a ceux qui lancent un cri
Ceux qui n'ont pas les mots
Pour se défendre
Pendant les discours
Et les feux d'artifices
Y'a tous ceux qui se demandent
Si un jour ça va changer

Welcome Yankee, welcome Yankee

Mais avant, en 1987, c'est U2 avec The Joshua tree qui est la grande vedette mondiale. Au Québec, la transition post-référendaire se poursuit. D'abord, avec la sortie de l'album le plus électrique de Michel Rivard, Un trou dans les nuages. Puis, celui d'un nouveau venu, Luc De Larochelière, qui lance Amère America, suivi quelque mois plus tard par l'album Journée d'Amérique de Richard Séguin. En 1989, Roch Voisine chante Hélene en France pendant que Patrick Bruel vient se Casser la voix au Québec. L'industrie culturelle poursuit son développement. Elle s'organise toujours davantage autour de quelques grands joueurs, tels que Disney ou Sony.

Les années 80 sont celles où on a laissé passer la queue de la comète Baby boomer avant de pouvoir repartir la machine productive avec les X. Alors, forcément, on ne veut rien déranger, pas de chambardement. Il faut juste attendre que le surplus de main-d'œuvre trouve son ajustement structurel. En 1986, le Canadien de Montréal gagne la coupe Stanley. Il y a du saccage au centre-ville. La fête a vite laissé libre court à la frustration qui habite la jeunesse de cette ville. Désormais, aux enjeux liés à la distribution de la richesse s'ajoutent ceux qui touchent à l'identité. La quête de soi s'articule de manière collective, mais les collectifs sont de plus en plus exclusifs. Daniel Lavoie chante Tension attention.

*

La deuxième partie des années 80 a été sans grands événements tant sur la scène nationale qu'internationale (le rapport Brüntland est important, là n'est pas la question). Puis, à la fin de 89, le massacre de Tien an men, l'effondrement du mur de Berlin, le carnage à l'École Polytechnique de Montréal sont autant d'explosions qui rappellent les contraintes, les contingences économique, politique, sociale et culturelle et les souffrances qu'elles peuvent provoquer, peu importe que l'on conteste ou qu'on accepte les limites que ces contraintes ont tendance à fixer. En 1990, l'Irak, après avoir été en guerre avec l'Iran de 1980 à 1988, s'attaque maintenant au Koweït (la guerre avec l'Iran a coûté cher). Il se forme alors une coalition d'intérêt contre l'Irak. Jean Leloup chante l'actualité. La chanson s'appelle 1990 :

Il y a les missiles patriotes
Dirigés par ordinateur
Sony Fuji et Macintosh
Se culbutent dans les airs le rush
La guerre technologique fait rage
C'est un super méga carnage
Attention voilà les avions
Qui tirent
C'est l'heure de l'émission
En 1990
C'est l'heure de la médiatisation
En 1990
C'est l'ère de la conscientisation

Cette guerre éclair, ce triomphe de la puissance militaire américano-occidentale, contraste avec la situation du vieil ennemi d'hier, l'URSS. L'Union des Républiques socialistes soviétiques s'effondre. Des peuples reprennent leur autonomie politique et affirment leur indépendance à l'égard de Moscou, surtout depuis la chute du mur de Berlin et la réunification en cours entre les deux Allemagnes. Même la Fédération de Russie requiert plus d'autonomie au sein de l'Union! Toutefois, au-delà du drame existentiel qui parcoure l'empire soviétique, il y a l'impact mondial de la disparition de cette expérience politique. L'âme de l'empire soviétique, c'est le peuple russe. Comment ont-ils réussi, en moins de 70 ans, à prendre une économie dominée par l'agriculture pour en faire une économie industrielle? Grâce au socialisme? La disparition de l'URSS met fin au débat. Le court XXe19 siècle vient de se terminer.

En 1990, on pouvait avoir l'impression qu'une femme noire lesbienne et écologiste devait nécessairement présenter  un fort sentiment d'identité. À l'opposé, l'homme blanc hétérosexuel travaillant dans une usine, par surcroît, syndiqué, voit son identité contestée, tant dans sa masculinité que dans l'utilité de son activité professionnelle et de la justice de ses conditions d'emploi. Depuis que Marcuse a agité le spectre de l'homme unidimensionnel, la marginalité a pris de la valeur sur le marché politique. L'identité ne provient plus de l'appartenance à la masse, mais du fait d'être marginal. Comme si on se demandait comment se distinguer dans un monde où prévaut la consommation de masse. Politiquement parlant, comment faire valoir la particularité de ses besoins face à une structure administrative construite pour gérer des ensembles? La crise amérindienne de 1990 est d'abord le résultat de l'ineptie du gouvernement fédéral à gérer un problème local et son manque d'empressement à effectuer la clarification du statut des réserves, du statut des habitants sur les réserves, du statu politique des Conseils de bande et de leurs juridictions. C'est pourquoi le problème sera pris en charge par le Fédéral et que, vingt ans après la Crise d'octobre, Montréal reverra l'armée canadienne dans ses rues.

De l'effondrement de l'URSS à l'effondrement du WTC

En allant s'opposer à l'armée qui avait placé ses blindés autour de la Douma, le peuple de Moscou a fini d'achever, en 1991, l'Union des Républiques socialistes soviétiques. La Guerre froide aussi était bel et bien terminée. La bipolarité qui avait marqué les relations internationales depuis 30 ans est maintenant chose du passé. Un nouvel ordre mondial se met en place. Il s'illustre de façon flagrante par la réunion du G20 en avril 2009.

Luc De Larochelière est né en 1966. Il a 25 ans au moment de chanter Ma génération :

Les grands rêves envolés sont montés jusqu'au plafond
Entre chaque fissure y'a des paroles de chansons
Mais pourquoi s'entêter quand la raison est collée
Les solutions terre a terre nous ont donné la guerre

Ma génération n'a plus d'histoire à raconter
N'a que des rêves à inventer sans illusion
Ma révolution n'est que le rêve qui évolue
Le terre à terre je n'y crois plus c'est l'illusion

Un nouveau monde s'organise. De nouveaux consensus sociaux doivent se faire. Lors de l'élection provinciale de 1994, le Parti Québécois a récolté 77 circonscriptions avec 44, 7% des voix et le Parti Libéral du Québec 47 circonscriptions avec 44,3% des voix. L'Action démocratique du Québec, né d'un schisme au sein du PLQ suite à l'échec de l'accord de Charlottetown, est venu brouillée les cartes en allant cherché 6,5% du vote, principalement en région. Pendant ce temps aux États-Unis, le peuple américain, après s'être dotée d'un président démocrate, alloue la majorité aux représentants républicains tant au Sénat qu'à la Chambre des représentants. Quel est le message envoyé par la population? L'un ou l'autre c'est du pareil au même, alors unissez-vous, apprenez à travailler ensemble pour notre bien à tous; ou, autre option, les projet de développement économique et politique proposés par chacun des deux grands partis sont tellement différents les uns des autres que les citoyens essaient de jouer sur les deux tableaux en même temps, essayant d'obtenir une combinaison gagnante ; ou, dernière option, faut-il conclure qu'il y a une réelle concurrence entre deux perspectives irréconciliables et que le peuple est divisé entre deux grands courants pour tout ce qui concerne les projets et les sujets stratégiques?

Au Québec, la question constitutionnelle établit la ligne de partage entre les partis politiques. Cependant, au-delà de cette question, les différences s'estompent plus facilement. Cet équilibre entre les partis politique fait apparaître que les sociétés se montrent divisées sur ce qu'il y a lieu de faire. Pendant ce temps, la mondialisation du commerce n'en poursuit pas moins sa course et, pour ce faire, se donne en 1994 un nouvel outil avec la création de l'Organisation mondiale du commerce. Visiblement, l'histoire n'est pas terminée20. On veut Connaître la suite, ainsi que le clame et le réclame le groupe TSPC (those stupid pink cats) en 1995 :

Hé! vos tympans croupissent dans la poussière
J'ai souvent l'impression d'être revenu 20 ans en arrière
Le bon vieux temps est r'venu à la mode
Pour être branché, faut faire des disques «unplugged»
La terre entière souhaite le retour du messie
Tant qu'on ressuscite lennon
À la place de jésus-christ
Rebienvenue dans l'ère
Des guitares en terre cuite
Et tant pis pour ceux qui voudrait…

Connaître la suite!

Le monde qui s'organise est celui des communications, des réseaux, de l'accessibilité à de l'information en toute matière, le web est devenu l'encyclopédie de notre temps et pour longtemps d'ailleurs puisque le contenu est constamment mis à jour. Dans ce monde les frontières sont une donnée juridique, tout au plus. La perspective se veut globale. Les échanges internationaux sont en croissance. La mondialisation est devenue notre nouvelle réalité. Malgré ce contexte, lors d'un second référendum, en 1995, 49,4% de la population québécoise ayant fait usage de son droit de vote a appuyé le projet de souveraineté. C'est toutefois insuffisant pour battre les 50,6%, soit 50 000 personnes de plus, qui ont voté non à la question posée :

« Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l'avenir du Québec et de l'entente signée le 12 juin 1995 ? »

Cette entente du 12 juin avait scellé le destin de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Mario Dumont, respectivement chef du Parti Québécois, du Bloc Québécois et de l'Action démocratique du Québec. Cette alliance permettait de croire qu'une majorité était possible. Il faut dire qu'ils sont venus bien près de réussir. Cependant, au sein du monde occidental, la cause du Québec fait craindre que ce précédent ait de fâcheuses conséquences sur l'unité territoriale dans de nombreux pays. Ce qui est le plus redouté, c'est que la démarche puisse se faire en respectant les règles du jeu démocratique. Le gouvernement du Canada dépensera donc sans compter et sans respecter la Loi référendaire québécoise21. Par ailleurs, pour ceux qui ont émigré au Canada et qui se sont installés au Québec, ils ont voté pour qu'il n'y ait pas de chambardement politique, adoptant une position pragmatique : « If it's ain't broken, don't fix it».

De 1991 à 2001, la restructuration du capitalisme autour de l'«économie du savoir» se poursuit, appuyée par la révolution informatique qui prend alors tout son sens avec l'organisation du réseau Internet à compter de 1995. De nouveaux marchés se développent dans le sillage de la délocalisation de la production des biens et services, puisque ces nouveaux salariés deviennent autant de nouveaux consommateurs. L'Inde et la Chine deviennent des puissances exportatrices de biens manufacturés grâce à la faiblesse des coûts de main-d'œuvre qu'on y trouve.

Sur le plan de la politique internationale, rien ne semble plus pouvoir s'opposer à la toute puissance américaine. L'économie japonaise est en crise, l'Union européenne est en construction, poursuivant le but de constituer un marché commun où circulerait une monnaie commune. Suite à la création, en 1998, de la Banque centrale européenne, l'euro devient, en 1999, la monnaie de 11 États européens22, mais n'entrera toutefois en circulation que le 1er janvier 2002. L'Inde et la Chine, malgré leur croissance économique phénoménale demeurent des acteurs politiques modestes sur la scène internationale. Pour sa part, le Moyen-Orient demeure dans une certaine stagnation politique. Le libéralisme économique ne s'y accompagne pas du libéralisme politique. Le développement de l'État de droit est, pour ainsi dire, inexistant. Toutefois, le régime de Téhéran semble capable de démontrer que la gouvernance d'un pays peut s'appuyer sur les principes de la Sharia. Dans ce contexte, la guerre qui se mène en Algérie contre le Front islamique du salut à partir de 1991, alors qu'il allait prendre le pouvoir par la voie démocratique, révèle que l'adoption de la voie iranienne de gouvernement ne saurait être le résultat des urnes. Seule la violence permettra de modifier les régimes politiques en place. Enfin, l'assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 met fin à l'espoir d'une paix négociée entre Israël et la Palestine. Frustrée par une structure économique qui laisse le quart de la jeunesse du Moyen-Orient en situation de chômage et par une situation politique qui semble sans issue, la jeunesse arabe cherche son chemin vers l'avenir.

Sur le plan social, le rapprochement des peuples crée des tensions nouvelles. Car, au fur et à mesure que se réalise la mondialisation des communications et que, par conséquent, les populations sont de plus en plus en contact et, donc, en interférence les unes avec les autres, les différences sont également plus manifestes. Or, la tendance naturelle des groupes humains est de nier les différences afin d'affirmer l'unité du groupe. Ainsi, alors même que la mondialisation réunit les êtres humains, elle révèle les différences culturelles qui se sont constituées tout au long de l'histoire de chacun des regroupements particuliers. À la manière des plaques tectoniques qui se déplacent, le rapprochement des cultures provoquent des tremblements de terre.

Ce mixage des cultures se laisse d'abord entendre dans le «world beat». La poursuite de la recherche artistique vers une esthétique davantage en connexion avec le décloisonnement des sociétés amène la musique populaire occidentale à s'intéresser à ces musiques qui viennent d'ailleurs. La musique africaine, mère du jazz, du blues et du rock sera ainsi ramenée sur le devant de la scène. Parallèlement, aux États-Unis, les Afro-américains font du Hip-hop un style musical qu'ils opposent à la musique «blanche» et à l'industrie culturelle qui les exclue. Alors que le heavy metal, la musique punk et le grunge poursuivent, dans les années 80, la tradition rock dans ce qu'elle a de plus violent et libérateur, la culture hip-hop et son dérivé musical, le rap, s'affirment comme une culture de la prise de parole. Si la musique hip-hop est rythme plutôt que mélodie, les mots sont faits de rimes et, donc, d'harmonies sonores. À travers la musique africaine, caribéenne et brésilienne, l'esclavagisme d'antan revient hanter la commémoration de l'arrivée de Christophe Colomb. En 1992, le jugement est sévère sur les bienfaits de la rencontre entre les mondes européen et américain.

Il reste à parler sèchement (to rap) contre ce qui détruit l'être humain, son âme et son esprit. Il reste à dire que l'être humain ne peut être réduit à l'homo economicus. Il faut affirmer l'humanité de l'humain. Au-delà de l'intérêt personnel, ce qui motive l'humanité, c'est le désir du lien social, le désir de l'autre. En 1998, Les Colocs (les colocataires) font danser le Québec avec Tassez-vous de d'là, une chanson faite par un québécois du Saguenay, un Belge et deux sénégalais accompagnés d'un amérindien de la Saskatchewan dont le nom (Mike Sawatzky) rappelle une autre terre lointaine. La chanson parle de la nécessité d'avoir le courage d'aider.

Moé j'fais mon chemin dans la foule
En espérant qu'une chose C'est de voir ton visage ou de t'entendre crier:
Avec ta voix immense et ton coeur qui explose :
Aidez-moé, aidez-moé
Moé j'fais mon chemin dans la foule
En espérant qu'une chose
C'est de voir ton visage ou de t'entendre crier:
J'en ai plein mon casque mais c'pas encore l'overdose
Aidez-moé, aidez-moé

Ah, tassez-vous de d'là y faut que j'voye mon chum
Ça fait longtemps que j'l'ai pas vu
Y'était parti, y'était pas là
La dernière fois que j'y ai parlé
Son coeur était mal amanché
Sa tête était dans un étau y'était pas beau
Y'avait d'la coke dins yeux
Y'avait d'l'héro dans l'sang
Y'avait tout son corps qui penchait par en avant
Y'avait le goût d'vomir
Y'avait envie d'mourir
Qu'est-ce qu'on fait dans ce temps là
Moi j'avais l'goût d'm'enfuir
Je l'ai laissé tout seul au bord de la catastrophe
Pardonne-moé, pardonne-moé
J'ai pas voulu, j'ai pas voulu
Pas voulu t'abandonner dans le moment le plus rough
Je suis le lâche des lâches pas le tough des tough

Balma balma sama wadji
Khadjalama yonwi
Djeguelma djeguelma Sama wadji
Khadjalama yonwi
Sama wadji khadjalama yonwi

Balma balma sama wadji
Khadjalama yonwi
Djeguelma djeguelma sama wadji
Khadjalama yonwi
Sama wadji khadjalama yonwi
23

D'Oussama à Obama

On attendait beaucoup de l'an 2000. Le changement de millénaire devait marquer l'avènement d'un monde nouveau. En 1970, l'an 2000 était un horizon si lointain que tout semblait possible. Le monde serait méconnaissable. On pourrait dire aujourd'hui que c'est effectivement le cas, bien que la situation actuelle n'ait rien à voir avec ce que laissait entrevoir les années soixante. Les bouleversements se sont succédé à un rythme toujours plus rapide. Et si au milieu des années '90 les French B pouvaient annoncer que «la fin du monde est commencé24», une dizaine d'année plus tard, Daniel Bélanger rappelle que «la fin de l'homme n'est pas la fin du Monde25».

La dernière décennie est celle qui a vu le tournant du siècle empêcher le monde de tourner en rond, pour commencer un nouveau chapitre de son histoire. La Chine, l'Inde et le Brésil sont devenues des puissances économique et politique. Pour les pays occidentaux, ces pays étaient jadis de sources de richesse grâce au pillage rendu possible par la disproportion des outils technologiques dont chacun disposait. Aujourd'hui, ces mêmes pays sont devenus source de financement pour combler le déficit budgétaire des États occidentaux.

Prenons le cas des États-Unis. Le budget26 de l'État fédéral (3.6 trillions de $ en 2010-2011) est composé de dépenses dans les programmes sociaux (40%), du remboursement de la dette contractée par le gouvernement fédéral (6%), de dépenses générales en matière d'éducation comme de diplomatie en passant par la recherche scientifique et la protection de l'environnement ( 20 %), soit autant que le vaste domaine de la défense qui absorbe aussi 20 % du budget. Enfin, un autre 14 % du budget sert à offrir un filet de sécurité aux citoyens lorsqu'ils sont sans revenus ou que le revenu dont il dispose est trop faible pour subvenir aux besoins. De leur côté, les revenus de l'État sont, en 2010, de $ 2.2 trillion. Il y aura donc un manque à gagner de $1.4 trillion. Ce déficit s'ajoute aux déficits antérieurs, si bien que présentement les États-Unis présentent un déficit global de 9 trillion de dollars alors que le produit national brut est d'environ 14 trillion de dollars. Compte tenu du vieillissement de la population et de l'augmentation des frais de santé qui l'accompagne; des guerres en Irak et en Afghanistan et des bases militaires que les États-Unis entretiennent dans plus d'une centaine de pays; ainsi que de la difficulté de diminuer le support de l'État à la population sans devoir subir de l'instabilité politique, il faut donc, nécessairement, augmenter les revenus de l'État fédéral. À défaut d'une croissance économique au moins équivalente à la croissance des besoins de l'État, il ne reste alors que deux solutions, emprunter ou augmenter les taxes et les impôts. Cette équation comme cette conclusion s'avèrent valables pour l'ensemble des États occidentaux, bien qua la gravité de la situation diffère d'un État à l'autre.

Faut-il conclure au déclin de la civilisation occidentale? Chose certaine, il y a une diminution de sa capacité à produire de la richesse. Faute d'innovations technologiques supportant une augmentation importante et stable de la productivité du travail, ce que permettrait, par exemple, la robotique, et faute d'innovation dans les choix effectués par les investisseurs (par exemple, investir dans le secteur des énergies renouvelables et des technologies propres plutôt que dans le charbon et le pétrole), on ne peut s'attendre à une croissance importante de la richesse collective. L'Occident ressemble de plus en plus à un groupe de rentiers dont la richesse des avoirs dépend de la capacité des autres pays du monde à amener de l'eau au moulin. Dans ce contexte de relative stagnation du monde occidental, le dynamisme de la Chine, de l'Inde et du Brésil révèle que l'Occident ne contrôle plus ce que sera demain. L'avenir du monde n'est plus l'apanage des occidentaux.

L'attaque menée contre le World Trade Center et le Pentagone en septembre 2001 a constitué un électrochoc dont le retentissement s'est fait sentir sur l'ensemble du monde. Au-delà du «choc des civilisations» entre l'Islam et l'Occident, c'est-à-dire entre deux systèmes sociaux où la religion entretient une relation différente avec le système politique, l'opération terroriste a révélé que si la guerre entre les États est peut-être désormais chose du passé, c'est pour devenir plus diffuse, menée par des combattants relativement autonomes à l'égard de tout centre décisionnel, de sorte que la gestion de la guerre est devenue éminemment plus complexe27. Pourtant, les ventes d'armes augmentent28. Si ce n'est pas pour attaquer ou se défendre contre le voisin, contre qui alors veut-on utiliser ces armes? Il est raisonnable de croire que c'est contre les citoyens que ces armes pourraient être utilisées. En fait, plus probablement contre les mouvements de population. Les autorités politiques sont devenues plus conscientes des problèmes sociaux et environnementaux causés par la croissance démographique et les changements climatiques.29 D'ailleurs, au 1er janvier 2010, la majorité des conflits armés opposent des forces gouvernementales à des insurgés (par exemple au Mexique) ou à d'autres groupes contrôlant une partie du territoire national (par exemple en République démocratique du Congo). Ce sont donc des conflits internes plutôt que internationaux. Souvent des conflits qui sont liés à la composition même de l'État-nation, une formule politique qui s'est imposée au cours du XXe siècle comme modèle d'organisation des sociétés.

Peut-être la Guerre froide entre les USA et l'URSS a-t-elle agi comme un frein sur toutes les aspirations. Il fallait choisir son camp, définir à quelle coalition on voulait appartenir. Une fois ce carcan disparu, les joueurs sont devenus plus libres de leurs associations. La concurrence est devenue plus féroce. L'aplatissement de la planète30, s'il a rendu possible des coopérations jusque-là impensable, par exemple entre le Vietnam et les États-Unis, il libère aussi des ambitions. Si l'économie devient intégrée horizontalement, l'organisation politique n'en demeure pas moins verticale. Si les États-Unis sont affaiblis, d'autres seront tentés de prendre la place. L'avenir est-il dans une oligarchie dominée par les États-Unis et la Chine ou dominée par la Chine, l'Europe et les États-Unis? Est-ce que plutôt nous verrons une multitude d'ensembles régionaux se constituer autour d'un acteur clé et ainsi former une multipolarisation du globe? Assisterons-nous plutôt à l'émergence d'une gouvernance mondiale «centralisée» organisée autour du G 20? Tout dépend de la manière dont les joueurs vont manœuvrer au cours des prochaines décennies, si ce n'est au cours des dix prochaines années, sur ces enjeux fondamentaux que sont la démographie (croissance pour les uns, décroissance et vieillissement pour les autres), le changement climatique, la circulation de l'information, les nouvelles technologies (par exemple la nanotechnologie et la robotique), la financiarisation de l'économie avec les hauts et les bas qui accompagnent la déconnexion entre la valeur de la production réelle et la valeur des montants en circulation. La mondialisation reste à être organisée, tant en ce qui concerne la division internationale du travail, la répartition des ressources, le cadre juridique et le cadre de gouvernance.

Pendant ce temps, au Québec, le Parti Québécois a continué de péricliter depuis le début du XXIè siècle. D'abord avec le départ de Lucien Bouchard au début de 2001, ensuite après la défaite électorale de 2003 qui voit l'Action démocratique du Québec obtenir 20% du vote exprimé, puis en 2007 le Parti Québécois perd même son statut d'Opposition officielle aux mains de l'ADQ. L'arrivée de Pauline Marois en 2007, l'usure du PLQ, qui en est actuellement à son troisième mandats, et la quasi disparition de l'ADQ lors des élections de décembre 2008, ont permis au PQ de rehausser ses chances de prendre le pouvoir lors des prochaines élections. Il n'en reste pas moins que le PQ n'est plus ce qu'il était et que son évolution l'a de plus en plus rapproché des valeurs et des politiques du Parti Libéral du Québec. L'option souverainiste est en veilleuse31 et, en 2010, on a assisté à la dissolution du club politique interne au PQ formé des syndicalistes et des progressistes pour un Québec libre (SPQ libre)32. Il reste bien la formation politique Québec solidaire, fondée en 2003, pour soutenir un discours indépendantiste et social-démocrate, toutefois, sa présence politique demeure marginale avec moins de 4% des voix exprimées en 2008. En 2004, la formation Hip-hop québécoise Loco Locass peut bien chanter Libérez-nous des libéraux, le PLQ est encore au pouvoir en 2010 et le taux de participation aux élections de 2008 n'a jamais été aussi faible (57,3%).

La désaffection à l'égard de la res publica est manifeste et se constate dans tous les pays occidentaux. Peut-être que les citoyens se sentent de moins en moins concerné par des problèmes sur lesquels ils ont, le sentiment que de toute façon ils ont peu de prise sur les solutions et les moyens qui s'y rattachent.. Dumas chante Guernica :

Il y a, il y a la guerre
On repeint Guernica partout sur la Terre

Il y a, il y a la misère
À tous les pôles et latitudes
Jusque dans mon quartier je ne sais plus trop où j'en suis planqué devant le téléviseur
J'observe les scènes à partir de mon salon sans histoire

Il y a les grands pickpockets
Ceux qui se cachent dans les gratte-ciel du centre-ville

Je m'engage, je déserte, je m'enrôle, je délaisse
Je n'aurais pas fait un bon hippie et je ne ferais pas un bon soldat
Je ne faits rien face à tout et devant cette impuissance j'ai quelques remords

Il y a la guerre
Et toute cette misère
Et on se croit si loin
Qu'on s'en lave les mains, qu'on s'en lave les mains

De manière concomitante, observons quand même l'émergence de nouveaux réseaux sociaux (Twitter, Facebook, etc.) favorisés par le développement des outils de communications, notamment, le cellulaire. La prolifération des téléphones cellulaires à travers le monde, la multiplication des possibilités de communication, favorise les actions de masse en milieu urbain, comme on a pu le voir à l'occasion de la révolte des chemises rouges en Thaïlande, au printemps 2010, ainsi que la retransmission de ces événements afin de les faire connaître au monde entier, comme ce fut le cas lors des manifestations en Iran à l'été 2009. En somme, ce sont les institutions politiques développées au XXè siècle qui sont désertées, pour autant les citoyens n'ont pas cessé de faire de la politique. Mais leur engagement tente d'éviter l'encadrement fourni par les institutions traditionnelles, telle que les partis politiques.

Au cours de cette courte décennie, nous sommes passés d'Oussama Ben Laden à Barack Obama. Le premier révèle la profondeur du malaise que vit le Moyen-Orient et qui s'étend maintenant jusqu'à l'Asie centrale. Le second apporte l'espoir d'une nouvelle Pax americana, ainsi que le souligne le prix Nobel de la paix qui lui fut remis. La paix des braves. Le monde occidental a dominé la destiné de tous dans les domaines économique, politique, social et culturel depuis plus de deux siècles. Aujourd'hui, un nouvel équilibre tente de s'établir. La chose ne se fait pas sans frictions. Surtout que les attentes sont aussi grandes que les difficultés à les réaliser. Au tournant des années soixante-dix, il était question de construire un monde nouveau. La perspective était grandiose et pourtant elle manquait d'envergure, trop locale.

Les idéaux de partage, de démocratie participative, de mise en commun de la richesse et de règlement pacifique des conflits sont présents plus que jamais, mais cette fois l'échelle de réalisation c'est le monde entier. Il n'y a qu'une seule planète, il n'y a qu'une seule communauté, il n'y a qu'une seule société mondiale.

Robert Bronsard

septembre 2010

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1 Guy Millière, Québec : chant des possibles…, Paris, Albin Michel, 1978, p.32-33

2 Gilles Lebel, Horizon 1980 : une étude sur l'évolution de l'économie du Québec de 1946 à 1968 et sur ses perspectives d'avenir, Gouvernement du Québec, Ministère de l'industrie et du commerce, 1970, 263 pages. Le commentaire cité se trouve à la p. 101.

3 Denis Monière, Le développement des idéologies au Québec, éditions Québec/Amérique, 1977, 381 pages, citation p.292.

4 Lettre pastorale des évêques du Québec, «Le problème ouvrier en regard de la doctrine sociale de l'Église», 1950, mentionnée dans Jacques Rouillard, Mutations de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (1940-1960), Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 34, no 3, décembre 1980.

5 Daniel Latouche, «La vraie nature de…la Révolution tranquille» Revue canadienne de science politique, vol. VII, no 3, septembre 1974.

6 Gilles Bourque et Nicole Laurin-Frenette, «La structure nationale québécoise» Socialisme québécois, nos : 21-22, Avril 1971.

7 Hervé Fisher, L'avenir de l'art, Montréal, VLB éditeur, 2010, 220 p, référence p. 25.

8 Henri-Claude Joseph, «L'économie du Québec en ce dernier quart du 20e siècle : un survol», L'Écostat, mars 1997, p. 8-16.

9 http://fr.wikipedia.org/wiki/Ann%C3%A9es_1970

10 Antoine, Rebérioux, La grande Histoire du capitalisme, «L'émergence du capitalisme actionnarial», Sciences humaines, Hors-série, no 11, mai-juin 2010, pp. 64-65.

11 Fédération des travailleurs du Québec, Un programme pour maintenant, 15e Congrès, 28 novembre au 2 décembre 1977.

12 Dont le nom renvoie à une expression d'exclamation présente encore dans la génération né au début du vingtième siècle, mais devenue complètement folklorique, particulièrement en milieu urbain, au moment où le groupe l'utilise pour en faire son nom de scène.

13 On pense entre autres à la création de la Société d'assurance automobile du Québec, l'adoption de la loi 101 sur l'usage de la langue française ou la création de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

14 Pierre Cabane et Pierre Restany, L'avant-garde au XXe siècle, cité dans Hervé Fisher, L'avenir de l'art, op.cit., p. 42.

15 http://fr.wikipedia.org/wiki/Starmania#Personnages

16 Un livre issu des premiers travaux de la Commission trilatérale avait causé un certain émoi : Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki, The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York University Press, 1975.

17 Henri-Claude Joseph, op.cit., p.12.

18 Le développement de la théorie du chaos amène, dans les années 70, à un changement de paradigme dans la représentation qu'on se donne de l'ordre du monde. La prise en compte de la complexité signifie que maintenant la source du désordre est intrinsèque au système plutôt que le résultat d'une cause extrinsèque. http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_chaos

19 Eric Hobsbawm, L'âge des extrêmes

20 Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992

21 http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_de_1995_au_Qu%C3%A9bec

22 Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Finlande, Irlande, Pays-Bas, Italie, Luxembourg et Portugal.

23 Il semblerait que ce refrain en wolof signifie : excuse-moi excuse-moi mon ami, fraye moi la voie (le chemin)

pardon pardon mon ami fraye moi la voie (le chemin) mon ami fraye moi la voie (montre-moi le chemin) http://beaute.afrik.com/forum/index.php?action=printpage;topic=1753.0

24 Sur l'album Au-delà du délai, 1996.

25 Sur l'album L'échec du matériel, 2007.

26 New York Times «What they're not telling you», éditorial, 1er août 2010, p. wk 7.

27 Gérard Chaliand, Le Nouvel Art de la guerre, L'Archipel, 2008, 157 p.

28 «En 2008, les dépenses militaires mondiales ont atteint 1 464 milliards de dollars (..) ces dépenses ont augmenté de 47% depuis 1998», Le Monde, Bilan géostratégie, édition 2010, Hors-série, p. 23.

30 Thomas L. Friedman, The world is flat,

31 Certains, comme par exemple le président du Parti Québécois, Jonathan Valois, vont jusqu'à parler de la «folklorisation» du projet d'indépendance.