La mécanique de l'histoire
La société est un système complexe. Pour s'y retrouver, on ne peut nier qu'une modélisation de la complexité des sociétés s'avère utile. La structure du système proposé ici est puisée chez Talcott Parsons; la dynamique des relations entre les différentes variables sera recherchée dans la logique systémique de Parsons, mais aussi dans la logique dialectique d'Edgar Morin; préalablement, les variables identifiées pour constituer le modèle auront été recherchées chez Jared Diamond. La première qualité de ce modèle est de fournir un outil permettant d'organiser l'information selon des catégories stables. Une deuxième qualité est de permettre de visualiser les engrenages qui dynamisent la marche d'une société.
La structure
Le système de l'action que nous a laissé Parsons1 est composé de quatre dimensions fonctionnelles ayant chacune un rôle à jouer pour qu'une action se réalise. Une action est d'abord un geste d'adaptation, c'est-à-dire une réaction; elle est ensuite une action de décision, de définition des buts; elle est une action d'intégration des moyens qui vont permettre de réaliser l'action; elle est, enfin, orientée par des normes et des valeurs qui balisent les buts de l'action ainsi que la capacité d'intégration et d'adaptation.

Figure 1. Le système de l'action (AGIL)
Les quatre dimensions fonctionnelles du système de l'action définissent l'organisation de toute action. De plus, tel que vu par T. Parsons, le monde humain est de nature fractale. Ainsi, le système général de l'action est composé de quatre sous-systèmes, les systèmes organique, psychique, social et culturel. La société est un sous-système du système social. Elle occupe la fonction d'intégration au sein du système social. La société est elle-même composée de quatre dimensions fonctionnelles qui, à leur tour, sont aussi composées de quatre dimensions fonctionnelles, c'est-à-dire de quatre variables qui les définissent.

Figure 2. La société comme sous-système du système social
Pour les fins de la modélisation, nous retiendrons qu'une société se compose des dimensions économique, politique, sociale et culturelle, étant entendu que cette dernière dimension est en fait constituée des mécanismes de socialisation culturelle aux normes et aux valeurs du groupe, dont la famille et l'école sont les premiers lieux d'apprentissage.

Figure 3. Les dimensions fonctionnelles des sociétés
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La dynamique
La force et la faiblesse du système de l'action de Parsons se situent dans le fait qu'il veut expliquer l'ordre. Or l'histoire des sociétés montre que celles-ci se transforment. Ordre et désordre cohabitent et sont constamment en train de réorganiser leur modus vivendi. La modélisation doit donc permettre de comprendre non seulement comment les différents éléments composant la société sont reliés entre eux, mais comment est généré le changement, l'évolution, au sein d'une société. À ce propos, on aura sans doute observé que le carré est désormais traversé par deux lignes diagonales. Ce faisant, nous obtenons quatre triangles, soit AGI, ALI, ALG et LIG. Toutefois, chaque élément ne participe directement qu'à trois triangles sur quatre. C'est là que réside le secret du changement perpétuel.
Au départ, on trouve une relation binaire antithétique entre, par exemple, les composantes X et Z. La communication entre ces deux éléments, le maintien du dialogue, se réalise grâce à la présence d'une tierce. C'est la dialectique du tiers inclus3, celle qui fait que la relation n'éclate pas entre X et Z, la raison pour laquelle ils sont toujours en relation. L'existence de cette tierce partie est ce qui les unit. Nous l'appellerons Y. La relation entre les éléments XYZ est à la fois antagonique et équilibrée. Elle est dynamique et stable. Mais l'introduction d'un quatrième élément (W), faisant que le triangle devient un carré, amène un facteur générant de l'incertitude en donnant ouverture à la multiplication des relations triangulaires. L'instabilité s'installe alors au sein de chacun des quatre triangles puisqu'ils sont tous interreliés. Par exemple, la relation XYZ sera déstabilisée par l'existence de la relation XWZ car la médiation opérée par W n'est pas celle faite par Y. La relation XYZ devra se rééquilibrer en raison de l'action de W, ce qui à son tour appellera un rééquilibrage de la relation XWZ. Certes, la divergence entre W et Y bénéficie d'une médiation par X, mais aussi par Z. Le mouvement de rééquilibrage du système devient donc constant et perpétuel. Il faut comprendre que la quatrième composante introduit l'incertitude au sein de chacune des triades qui, sinon, connaîtrait un état d'équilibre dynamique.
La logique binaire

La logique du tiers inclus

La dialectique du tiers inclus

Le système complexe primaire

Figure 4. La dynamique de la complexité
On trouve chez Edgar Morin4 une représentation de la circulation du mouvement dialectique entre chacune des variables concernées.

Nous venons de le voir, le mouvement qui anime le carré (AGIL) découle des quatre relations triangulaires qui ont cours entre les éléments du carré. Ainsi, dans l'exemple fourni par Morin, on peut observer les triangles formés par la relation entre l'individu, l'espèce et l'humanité ; l'individu, l'humanité et la société ; l'espèce, la société et l'humanité ; l'espèce, la société et l'individu. À l'intérieur de chacun de ces triangles, les éléments sont dans une relation équilibrée où la tension entre deux des éléments du triangle n'exclut pas l'interconnexion grâce, justement, à la médiation offerte par la tierce partie. Ainsi, les deux éléments qui sont en tension voient leur affrontement être assoupli par la communication rendue possible par la tierce partie.
Retenons donc que chacune de ces relations triangulaires est équilibrée, symétrique et stable. Ce qui brise la stabilité de cette relation triangulaire et introduit des bifurcations dans le système, c'est la présence du quatrième élément, celui qui fait que le triangle devient un carré. Ainsi, si on se reporte aux exemples donnés par Morin, la recherche de l'équilibre entre les éléments du triangle Espèce/Société/Humanité est modifiée par la relation entre l'Individu, la Société et l'Humanité, amenant une modification de l'équilibre au sein du premier triangle et, par conséquent, un mouvement de rééquilibrage. C'est ainsi que chaque relation triangulaire participe au mouvement général du système. Comme chaque relation triangulaire déstabilise la relation voisine, en raison des éléments partagés, la dynamique de changement est toujours présente en raison de ce système de répercussion.
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Les variables
Jusqu'ici, nous avons vu la structure primaire d'un système complexe ainsi que la dynamique qui l'anime résultant des interactions prévalant entre les quatre relations triangulaires présentes entre les quatre variables. Il est temps maintenant d'élargir la description de la complexité du système. En effet, chez Parsons, chacune des dimensions fonctionnelles est marquée par des orientations à la fois contraires et complémentaires, comme le sont le yin et le yang. Cette capacité lui est donnée par les différentes options de configuration (pattern variables) qui servent à définir chacune des dimensions fonctionnelles. Ainsi, la dimension de l'adaptation – qui dans le système « société » devient la dimension économique – doit s'orienter entre l'universalisme et la spécificité, la neutralité et la performance. La dualité qui habite les dimensions fonctionnelles fait qu'elles peuvent être statiques ou dynamiques selon la situation. C'est en raison de cette caractéristique que le carré illustrant le système de l'action devient un cube, puisque de quatre variables on passe alors à huit, unies deux par deux. Autrement dit, le cube est composé de deux carrés. C'est le système AGIL présenté en tenant compte de la dualité de chacune des dimensions entrant dans la dynamique complexe.

Figure 5. Modélisation 1 : le cube
Remplaçons maintenant chacune des lettres du modèle en inscrivant des variables concrètes. Celles-ci nous sont données par Jared Diamond. Ses recherches5 lui ont permis d'identifier au moins huit variables déterminant la capacité de concurrence, voire de survivance, d'une société. La taille de la population, soit la quantité de personnes formant le groupe et leur répartition démographique, ainsi que la productivité du collectif, soit la capacité de répondre à la demande, définissent ensemble la dimension économique; la dimension politique est faite, d'une part, de la faune, de la flore, du climat et de la qualité du sol présents sur un territoire et, d'autre part, de la capacité d'organiser l'action collective sur ce territoire ; la dimension sociale, celle de l'intégration, est marquée par le développement des capacités techniques d'une société, par exemple les techniques de régulation sociale, mais elle se heurte aux limites, naturelles ou non, qui sont données à la diffusion de ces techniques ou aux échanges en matière de technologie; enfin, au chapitre de la dimension culturelle, on peut observer que si l'écriture unit (pensons aux religions révélées), les armes et les armées divisent et que l'inverse est tout aussi vrai. Les variables de Diamond, conjuguées au système de l'action de Parsons et à la dynamique des systèmes complexes, procurent, finalement, une modélisation de la complexité de la dynamique par laquelle se produisent les changements qui font l'évolution des sociétés.

Figure 6. Modélisation 2 : les variables de Diamond
Au moment d'expliquer la dynamique prévalant au sein du système de l'action, nous avons vu que chaque variable composant le carré était engagée dans trois relations triangulaires. Maintenant que le carré est devenu un cube, nous pouvons observer que chaque variable entretient des relations sur trois faces du cube. Par conséquent, chaque variable est désormais engagée dans neuf relations triangulaires. Cependant, étant donné qu'il n'y a pas de différences entre les triangles ABC et CBA, il y a lieu d'appliquer un principe de non-répétition, par conséquent le cube sera donc animé par les interactions entre 24 relations triangulaires.

Figure 7. Modélisation 3 : la dynamique au sein du cube est faite de 24 relations triangulaires
Par exemple, la variable « taille de la population » participe aux neuf relations triangulaires suivantes :
- Taille de la population/Organisation politique/Territoire
- Taille de la population/Organisation politique/Productivité
- Taille de la population/Productivité/Territoire
- Taille de la population/Écriture/Productivité
- Taille de la population/Écriture/Armement
- Taille de la population/Armement/Productivité
- Taille de la population/Barrière à la diffusion/Territoire
- Taille de la population/Barrières à la diffusion/Armement
- Taille de la population/Armement/Territoire

Le mode d'emploi
Toujours en se référant à l'ouvrage de Diamond sur l'inégalité entre les sociétés, voyons comment cette modélisation peut permettre une analyse systémique de la dynamique des sociétés. Prenons trois relations : Taille de la population/Organisation politique/Territoire ; Taille de la population/Organisation politique/Productivité ; Taille de la population/Productivité/Territoire.
Situons-nous dans une perspective historique. La croissance de la taille de la population peut rendre obsolète une forme d'organisation politique, celle-ci n'étant plus capable d'assurer l'intégration et donc l'action collective du groupe. Cependant, si le territoire est vaste, il permet au surplus de population d'aller s'installer ailleurs, créant alors ses propres structures politiques (sans qu'il y ait nécessairement rupture avec la terre d'origine, comme le montre le phénomène des colonies). Le territoire joue alors un rôle de médiation entre le changement apparu dans la taille de la population et la volonté de ne pas modifier l'organisation politique centrale.
À défaut de disposer d'un vaste territoire capable d'absorber le surplus de population, il est possible par une hausse de la productivité d'augmenter les ressources disponibles, démontrant ainsi l'efficacité de l'organisation politique plutôt que la nécessité de la transformer. La médiation assurée par l'amélioration de la productivité permet alors d'atténuer la tension entre la transformation de la taille de la population et la préservation des structures politiques.
Enfin, entre productivité et territoire peut apparaître une tension si, par exemple en raison de la faiblesse des sols, les gains de productivité sont limités. Dans une situation où ni la croissance de la productivité ni le déplacement vers un autre territoire ne sont possibles, alors on verra apparaître des phénomènes de contrôle des naissances afin de limiter la croissance de la taille de la population. C'est ainsi que se fera la médiation pour relâcher la tension entre productivité et territoire.
Par le fait même, il se produira également une diminution de la pression pour que se fasse une transformation de l'organisation politique du collectif, qui sinon pourrait, par exemple, développer son potentiel guerrier afin de conquérir de nouveaux territoires, ainsi que le montre la relation triangulaire entre Taille de la population, Productivité et Armement, où l'armement, l'armée, permet de soulager la tension entre croissance de la population et faible productivité. Ce qui est confirmé par la dialectique entre Armement, Territoire et Taille de la population, où la conquête de nouveaux territoires pour absorber une population croissante se fait par les armes. D'ailleurs, tout au long de l'histoire de l'humanité jusqu'à la fin du Moyen Âge, c'est ainsi que les empires se sont constitués.
Dans le but d'appliquer cette modélisation à des objets plus contemporains, les variables de Diamond devraient être définies pour tenir compte de la réalité actuelle. Ainsi, la dimension économique devrait être composée, d'une part, de l'extraordinaire croissance démographique qui se poursuit encore aujourd'hui et, d'autre part, du ralentissement économique mondial qui semble s'installer pour durer. La dimension politique pourrait concerner la déterritorialisation de l'État dans une économie-monde exigeant toujours davantage de coordination entre des États devenant, par conséquent, de moins en moins souverains. La dimension sociale pourrait montrer la difficulté à faire du droit une technique universelle de régulation des rapports sociaux. La diffusion de la société de droit comme modèle d'organisation des rapports sociaux n'est pas chose acquise. Enfin, à l'écriture comme moyen de conserver les connaissances se sont ajoutés d'autres moyens de conservation, de production et de diffusion des savoirs. Il n'empêche que la culture militaire, qui met l'accent sur le collectif, apparaît de plus en plus s'imposer face à une culture humaniste axée sur le développement de l'individu.
Comme toujours, la pertinence de l'analyse repose d'abord sur la qualité des informations dont dispose l'analyste. La modélisation aide cependant à définir quelles sont les informations à rechercher et organise la circulation des relations entre les variables ainsi obtenues. Par cette organisation, on met de l'ordre dans le désordre, ce qui n'est pas à dédaigner ! Mais on peut faire mieux et développer la capacité de prédictibilité du modèle. Toutefois, cela nécessite des moyens informatiques encore à créer.
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Annexe : l'État
La dimension « organisation politique » nécessite quelques explications supplémentaires tant son importance est grande, voire centrale, dans l'organisation des sociétés. Le processus politique se ramène toujours à quatre dimensions spécifiques : comment s'organise la désignation de celui ou ceux appelés à représenter le collectif (représentation) ; comment s'organise la délibération de la décision (délibération) ; qui décide (décision) ; comment s'organise la coordination de l'action après la décision (coordination).
Depuis le XIXe siècle, la formule de l'État-nation comme mode d'organisation politique des sociétés s'est imposée. Pour autant, il existe une multitude de régimes politiques. On retrouve toutes sortes de mécanismes d'accès au pouvoir de l'État ainsi que différentes formules de délibérations et de prises de décisions. Enfin, la capacité d'assurer la coordination des actions après les décisions est variable d'un État à l'autre. Reste, néanmoins, qu'il est possible d'organiser une représentation simple de la complexité de l'État en se référant comme toujours aux dimensions fonctionnelles du système de l'action.
La dimension de l'adaptation concerne les éléments constituants de l'État. Elle est faite de catégories que nous empruntons à Luhmann, bien que celui-ci ne parle pas de «représentation collective», mais de l'État comme « formule d'autodescription du système politique des sociétés »7. Nous comprenons que cette formule désigne le Nous non pas comme une identité nationale, mais comme un collectif neutre engagé dans une action collective : vivre ensemble.
La dimension de la poursuite de buts est celle du gouvernement proprement dit, c'est-à-dire celle faite des instances législative, exécutive, administrative et judiciaire formant l'armature de l'État. Un État dont la fonction d'intégration se manifeste par des obligations sociales à l'égard de la sécurité publique, de la santé, de l'éducation et de l'hygiène publique commande la construction des infrastructures nécessaires. Enfin, les fondements de l'État sont dans les normes et les valeurs qui prévalent au sein de la société et qui vont déterminer la légitimité des dirigeants ainsi que leur représentativité, de même qu'elles vont s'exprimer directement à travers la participation des citoyens aux affaires publiques ou indirectement par le système déterminant la désignation des dirigeants.
Un État, c'est plus que la définition classique voulant que ce soit un peuple, un gouvernement, un territoire. Aujourd'hui, l'État désigne une entité politico-administrative à laquelle se réfèrent les citoyens ainsi qu'une identité politique internationale. Ces deux volets sont d'ailleurs bien distincts, comme le montre l'exemple de la Somalie, qui continue d'exister sur la scène internationale alors que l'État somalien est, à toutes fins utiles, inexistant.
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1 Guy Rocher, La sociologie de Talcott Parsons, Paris, PUF, 1972. S'appuyant sur les principes de la thermodynamique, le système de l'action se lit dans le sens des aiguilles d'une montre, allant de la dimension la plus riche en énergie à la plus riche en information.
2 Talcott Parsons, The social system, Londres, Routledge et Kegan Paul ltd, 1970, pp. 26-50. «Adaptation, or the capacity of society to interact with the environment. This includes, among other things, gathering resources and producing commodities to social redistribution. Goal Attainment, or the capability to set goals for future and make decisions accordingly. Political resolutions and societal objectives are part of this necessity. Integration, or the harmonization of the entire society is a demand that the values and norms of society are solid and sufficiently convergent. This requires, for example, the religious system to be fairly consistent, and even in a more basic level, a common language. Latency, or latent pattern maintenance, challenges society to maintain the integrative elements of the integration requirement above. This means institutions like family and school, which mediate belief systems and values between an older generation and its successor.»
3 Stephane Lupasco, http://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A9phane_Lupasco. Également, http://fr.wikipedia.org/wiki/Tiers_inclus
4 Edgar Morin, Où va le monde?, Paris, L'Herne, 2007 (première édition, 1981), p. 86.
5 Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés, Paris, Gallimard, 2000, 484 p. ; Effondrement, Paris, Gallimard, 2006, 631 p.
6 Voir le texte en annexe : L'État.
7 Niklas Luhmann, Politique et complexité, Cerf, Humanités, 1999, p. 87.