Les facteurs de l'hyperconflit

Attali retient que, dans les domaines démographique, politique, technologique et idéologique, le monde sera l'objet d'immenses mutations au cours des prochaines années1. On reconnaît ici quatre variables qui ne sont étrangères ni à Diamond, ni à Parsons. Par ailleurs, la modélisation proposée pour se saisir de la complexité des sociétés permet de compléter les domaines déjà retenus par Attali. Aux dimensions démographique, politique, technologique et idéologique, ajoutons donc le territoire, la capacité de diffusion et d'échange, la capacité militaire et la dimension économique. Prendre en considération ces quatre dimensions permet de montrer le contexte qui explique pourquoi les facteurs démographique, politique, technologique et idéologique peuvent être aussi déterminants pour l'avenir du monde. Examinons donc, à la lumière de ces huit variables, à quoi pourraient ressembler les années à venir.

Pour procéder à cette analyse, retenons pour point de départ que, lors de la prochaine décennie, s'ajouteront un milliard d'individus, particulièrement dans les zones les moins développées ; retenons également que, même si la croissance économique mondiale devait être équivalente à la croissance de la population, la localisation de ces deux types de croissance (démographique et économique) n'est pas nécessairement superposable ; enfin, retenons aussi que l'occupation du territoire sera également soumise à des tensions en raison des mouvements de population et de la modification des équilibres entre les populations composant les « nations » ; par conséquent, les États seront exposés à des problèmes de représentativité à l'intérieur, en raison de la modification des équilibres démographiques, et de souveraineté vis-à-vis des autres nations, en raison des mouvements de population qui se feront de plus en plus sans égard aux frontières, ce qui ne sera pas sans soulever des questions quant à la définition du territoire national.

Cette fragilisation des États doit être mise en contexte avec le fait que la diffusion des connaissances, des biens, des valeurs et des gens est, à toutes fins utiles, sans limites tant il devient difficile de faire obstacle aux moyens de transport et de communication contemporains. Pendant ce temps, la militarisation du monde se poursuit, présentant un écart important entre, d'un côté, des armées peu nombreuses en soldats mais soutenues par des équipements ultrasophistiqués et, de l'autre, une armée informelle d'individus déterminés à faire flèche de tout bois. Enfin, alimentés et embrouillés par les discours religieux, individualisme et collectivisme ne peuvent que s'opposer de plus en plus farouchement, au gré de la croissance de la population mondiale. Désordre, chaos et discorde semblent donc être bien au rendez-vous.

Cela dit, quel est le scénario le plus probable ? Essayons de répondre à cette question en utilisant la méthodologie suggérée plus avant. En partant de la dimension « démographie », nous examinerons les neuf relations présentes et, par la suite, nous poursuivrons en étudiant les cinq relations triangulaires dans lesquelles la dimension « croissance économique » est concernée. Soulignons, préalablement, que la croissance démographique qui se poursuivra au cours de la prochaine décennie présente quatre facettes2. Une croissance absolue amènera un milliard d'individus supplémentaires d'ici 2020 ; l'urbanisation fait en sorte que la majorité de la population mondiale vivra dans un environnement construit par l'homme ; la répartition démographique amène à constater que le fossé s'approfondit entre l'Occident, qui souffre de vieillissement, et les pays en développement, où vivent présentement 90 % des êtres humains âgés de 15 ans ou moins ; enfin, cette croissance démographique s'effectue pour beaucoup dans des pays où prévaut la foi islamique, ce qui augmente la force de cette orientation religieuse.

La lecture des neuf relations triangulaires offre les perspectives suivantes.

  • Démographie, territoire, organisation politique et démographie, croissance économique, organisation politique: la croissance du nombre d'individus soulève au moins un problème que l'organisation politique de la société doit résoudre, soit l'intégration de cette population. La médiation entre la force centrifuge exercée par la croissance démographique et la force centripète exercée par l'État, qui, de son côté, cherche à préserver la stabilité politique sur son territoire, consiste, d'une part, à favoriser la croissance économique et, de l'autre, à poursuivre le développement de son territoire, par exemple, grâce à la construction d'un barrage qui permettra d'irriguer de nouvelles terres.
  • Démographie, territoire, croissance économique : la capacité de croissance économique est généralement liée aux ressources du territoire et à sa population. Une augmentation de la population peut susciter l'exploitation de nouvelles ressources et, ainsi, favoriser la croissance économique. Inversement, l'incapacité d'assurer une croissance économique suffisante conduit à une réduction de la population, de façon extrême lors d'une famine ou par l'émigration vers une terre nouvelle, ce qui diminue la pression qui s'exercerait sinon pour que se fasse le développement économique du territoire.
  • Démographie, territoire, diffusion et démographie, armée et diffusion : paradoxalement, la croissance de la population peut générer un mouvement de population qui, à l'échelle locale, donnera finalement lieu à une diminution de la population présente. Ce serait le résultat si, par exemple, l'augmentation du nombre d'individus suscite une surexploitation des sols et, à terme, conduit à une diminution des ressources disponibles, qui contraindrait les habitants d'un village ou d'une région à se déplacer. La médiation entre croissance démographique et mouvement de population (diffusion) est faite tantôt par l'émigration, à l'intérieur ou à l'extérieur, vers de nouveaux territoires, tantôt par les forces armées qui, par leurs interventions, vont limiter la capacité de mouvement des individus en fermant les frontières ou, au contraire, vont favoriser les mouvements de population en ouvrant les frontières qui limitent le territoire national.
  • Démographie, territoire, armée : la défense du territoire est la première mission des forces armées, cependant le territoire s'y prête parfois mal et exige une capacité militaire dont l'État n'a pas les moyens. Une augmentation de la population peut donc permettre une occupation de facto du territoire national. Inversement, s'il existe plusieurs ethnies sur un même territoire, la croissance démographique peut rendre plus difficile la protection de l'intégrité du territoire contre les poussées régionalistes. Le rôle de l'armée dans l'organisation du territoire est donc grandement déterminé par la présence démographique sur le territoire.
  • Démographie, croissance économique, idéologie : parce que la croissance démographique apporte une augmentation du nombre de croyants d'obédience musulmane, elle entraîne une accentuation de la rivalité entre l'orientation individualiste occidentale et la perspective collectiviste de l'oumma islamique. Dans la mesure où les populations appartenant à des pays où prévaut la foi musulmane peuvent constater une amélioration de leurs conditions de vie grâce à une croissance économique, la tension entre individualisme et collectivisme générée par la croissance démographique sera diminuée. Inversement, une faible croissance économique peut favoriser un repli collectiviste et une fermeture du groupe.
  • Démographie, armée, idéologie : indépendamment de la présence de l'islam, la croissance démographique peut éveiller des tensions « nationalistes » attribuables à un repli sur un collectif donné. L'armée devient alors un agent de la paix à l'intérieur des frontières afin de calmer les tensions régionales ou, au contraire, un agent de la guerre afin d'agrandir le territoire d'une collectivité particulière.
  • Démographie, croissance économique, armée : les dépenses d'armement sont, par nature, contre-productives. Ce sont des dépenses publiques qui n'ajoutent rien à la valeur du patrimoine public. Construire une école, un hôpital, une route ajoute de la valeur à la richesse collective, alors qu'un char d'assaut n'ajoute rien, à moins d'être un outil de conquête de nouveaux territoires et, donc, de nouvelles richesses. La principale fonction économique des dépenses militaires est de détruire des capitaux qui, sinon, pourraient alimenter l'inflation en raison de leur trop grande disponibilité. Cependant, la croissance démographique permet, par les risques de tumultes qui l'accompagnent, de soutenir le développement de l'industrie de l'armement, ce qui génère des emplois et des profits dans les pays producteurs d'armes.

Examinons maintenant les cinq relations triangulaires dans lesquelles est présente la variable « croissance économique » et qui n'ont pas déjà été prises en considération lors de l'examen des relations triangulaires touchant la variable « démographie ». Avant de commencer, il faut cependant définir ce que recouvre cette variable. Si, comme le soutient Attali, « les quatre éléments nécessaires à tout développement matériel [sont] la population, la technologie, l'épargne et les matières premières »3, il n'en reste pas moins que la croissance économique passe par les interactions de quatre types de coûts : le coût de l'innovation ou du démarrage d'une entreprise, le coût de la main-d'œuvre, le coût de la mise en marché (ou coût de transaction) et le coût du crédit. De là, voyons quelle perspective se dégage.

  • Croissance économique, organisation politique, territoire : nous avons vu que le développement économique du territoire peut être favorisé ou non par une croissance démographique. Il faut maintenant ajouter que la capacité de l'organisation politique prévalant dans cet État pourrait se révéler être l'élément déterminant. Par exemple, une plus grande instabilité politique augmentera les risques encourus par un investissement et aura pour conséquence de hausser le coût du crédit. Si le développement des infrastructures de transport laisse à désirer, c'est le coût de la mise en marché qui augmente, au point de pouvoir rendre inintéressant le démarrage d'une entreprise. La médiation faite par l'instance politique s'avère ainsi essentielle au développement du marché intérieur, forme que prend l'union de ces deux variables que sont le territoire et la croissance économique.
  • Croissance économique, organisation politique, technologie : l'innovation technologique, l'importation de nouvelles technologies, l'acquisition de nouveaux savoirs techniques sont autant de domaines qui, généralement, favorisent la croissance économique. L'appui des instances politiques est, encore là, nécessaire pour faciliter l'innovation, l'importation ou l'acquisition des savoirs. Le démarrage d'une entreprise peut être découragé par les taxes sur l'importation de technologies étrangères ou par le coût de la main-d'œuvre apte à travailler avec ces technologies. C'est un défi que tous les États ne semblent pas en mesure de relever.
  • Croissance économique, technologie, idéologie : les nouvelles technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l'information, sciences cognitives), dont les développements conduisent vers une présence accentuée de la robotique et de l'intelligence artificielle dans les systèmes de production4, apparaissent aujourd'hui comme les outils indispensables de la croissance économique de demain. Une révolution culturelle5 apparaît cependant tout aussi nécessaire pour rendre acceptables ces technologies, compte tenu des changements qu'elles apportent dans les rapports sociaux et dans les rapports que l'être humain entretient avec la nature et, en particulier, avec sa propre nature. Sans cette médiation idéologique et culturelle, croissance économique et technologie ne pourront se rencontrer.
  • Croissance économique, organisation politique, idéologie : la croissance économique est ici la tierce partie qui fait la médiation entre l'organisation politique et l'idéologie. Autrement dit, les valeurs de la population et les orientations des dirigeants politiques connaîtront les tensions les plus faibles dans un contexte de croissance économique. Inversement, l'absence de croissance ne peut qu'accentuer l'intensité des pressions pour que se modifie soit l'attitude des citoyens, soit l'orientation politique de l'État.
  • Croissance économique, idéologie, armée : nous l'avons vu aussi, la croissance économique peut être ralentie par les dépenses faites pour l'armée et l'armement, toutefois des motifs idéologiques peuvent rendre cette situation acceptable ou, au contraire, inacceptable.

Le survol des 14 relations fondamentales suggérées par la modélisation de la complexité des sociétés nous amène à être davantage en mesure de préciser quel est le scénario le plus probable au cours des 10 prochaines années, compte tenu de l'extraordinaire croissance démographique en cours. Cette dynamique est celle où la croissance démographique lance un défi à la capacité d'intégration de chacun des États, une capacité d'intégration qui repose sur les interventions de l'État dans les domaines de la sécurité publique, de la santé, de l'éducation et des infrastructures assurant l'hygiène publique, particulièrement en milieu urbain. Or, pour se réaliser, cette capacité d'intégration exige une croissance économique à la hauteur des besoins, ce qui, à son tour, nécessite l'appui de l'État au développement du potentiel technologique. Malheureusement, en raison des mouvements de population transfrontaliers et des poussées régionalistes, les ressources de l'État pourraient être d'abord allouées à l'armée et aux armements, ce qui restreindrait la capacité de croissance économique et aviverait, par conséquent, les tensions idéologiques tant entre l'Occident et le monde oriental que, au sein de chacun des pays, entre la population et la classe politique. À son tour, cette instabilité politique généralisée est source de conflits. Combien de millions de morts faudra-t-il compter avant que le tout ne s'arrête ?

Admettons que cet avenir est possible et qu'il n'a rien de très réjouissant. Pouvons-nous l'éviter ? Voilà bien le véritable problème que nous pose la situation politique contemporaine. Sommes-nous en mesure de nous donner les outils nécessaires pour mener à l'échelle planétaire une action collective dont l'effet serait de juguler les impacts négatifs de l'accélération démographique en cours ? Si ce n'est pas le cas, alors la thèse de l'hyperconflit devrait être confirmée.

L'absence de coordination

Après avoir observé que « les sociétés complexes se caractérisent par une prise de décisions centralisée, des flux d'informations importants, une forte coordination de leurs différentes parties, des canaux de commandement formels et la mise en commun de leurs ressources »6 et que l'histoire démontre que de telles sociétés se sont effondrées et ont disparu, Diamond se demande comment de telles situations ont pu survenir. Il montre alors qu'« un groupe peut échouer à anticiper un problème avant qu'il ne survienne vraiment. Deuxièmement, lorsque le problème arrive, le groupe peut échouer à le percevoir. Ensuite, une fois qu'il l'a perçu, il peut échouer dans sa tentative pour le résoudre. Enfin, il peut essayer de le résoudre, mais échouer »7. La différence entre la troisième et la quatrième possibilités tient essentiellement à ce que, dans l'option 3, on fait face à un « comportement rationnel pervers », c'est-à-dire l'égoïsme8, qui suscite des conflits d'intérêts allant ainsi à l'encontre de la coordination nécessaire pour une action collective fructueuse, alors que l'option 4 est celle où, malgré une bonne collaboration entre les parties concernées, l'échec survient parce que, malgré toute la bonne volonté présente, le défi, souvent de nature écologique, est finalement trop lourd pour être relevé.

Ce qui retient l'attention de Diamond est l'option 3, celle où l'incapacité de l'élite politique à s'unir autour d'une solution gagnante pour tous conduit à une solution où tous seront perdants. Ce comportement destructeur n'est pas l'apanage du passé. Ainsi, à propos des États-Unis et du bipartisme de leur système politique, Thomas L. Friedman écrit en octobre 2010 :

«I still find amazing that with all the climate, security, health and financial interests America has in reducing its dependence on oil, our Congress could not work out an energy bill over the past two years – especially when China, Japan and the European Union are all hurdling ahead on clean-tech. The fact that we failed to pass an energy bill – cap-and-trade, a carbon tax, efficiency standards, I don't care which – is actually a reflection of a broader U.S. power failure. It is a failure of our political system to unite, even in a crisis, to produce the political responses America needs to thrive in the 21st century. »9

Si cette absence de coordination peut être observée au sein du gouvernement américain, il faut aussi la constater à l'échelle mondiale. Et la capacité de construire cette coordination ne semble pas être au rendez-vous. Retenons d'abord le point de vue exprimé par la Secrétaire d'État des États-Unis, Hillary Rodham Clinton, quant aux défis présents aujourd'hui, car les États-Unis forment encore la première puissance économique, culturelle et militaire du monde:

« Global problems, from violent extremism to worldwide recession to climate change to poverty, demand collective solutions, even as power in the world becomes more diffuse. »10

Il y aurait donc lieu, selon la perspective américaine, de renforcer le dynamisme de l'économie mondiale, de développer la capacité de gouvernance des États, d'améliorer l'intégration des populations au système économique et de réduire les risques associés au réchauffement de la planète, tels que les pandémies, les mauvaises récoltes et les flux migratoires.


Au-delà de la perspective américaine, on trouve celle du G20. Selon un commentateur, la perspective développée par cette instance internationale diffère quelque peu de celle des États-Unis :

« Le prochain Sommet du G20 s'ouvrira le 11 novembre (2010) à Séoul sur fond d'inquiétudes sur l'économie mondiale : reprise flageolante de la croissance, montée des tensions protectionnistes, détérioration de la situation budgétaire de nombreux pays, fragilités persistantes du secteur financier. »11

Si on retrouve toujours une préoccupation à l'égard du ralentissement de la croissance économique mondiale, on observe une crainte, voire une méfiance, que chacun des États aura d'abord tendance à se préoccuper de sa situation nationale avant de se montrer disposé à se préoccuper de l'impact de ses décisions sur le développement global de l'économie mondiale. Il en est ainsi parce que le but de tout État est de conserver, sinon de faire croître, la richesse disponible pour les besoins qu'il estime essentiels pour asseoir sa légitimité et son pouvoir. Chaque État partage cet intérêt égoïste avec les autres, c'est pourquoi chacun est bien conscient que les tensions protectionnistes forment l'horizon le plus tangible. D'autant plus que les mécanismes d'intégration sociale coûtent de plus en plus cher (police, santé, éducation, infrastructures urbaines), dans un contexte où les revenus de l'État diminuent. Par conséquent, chaque État est enclin à vouloir protéger son marché intérieur ainsi que le marché accessible à ses produits à l'extérieur de ses frontières. Le protectionnisme peut ainsi prendre le visage d'une concurrence très vive. Enfin, le peu de régulation du système financier nuit à la confiance qu'il peut inspirer et fait ainsi planer une incertitude sur la viabilité du système international de crédit. Créanciers et débiteurs sont aujourd'hui dans une situation où chacun est une menace pour l'autre.

Désormais, la Chine, l'Inde, le Brésil sont devenus des puissances économiques et politiques. Pour les pays occidentaux, il s'agissait jadis de sources de richesse grâce au pillage rendu possible par la disproportion des outils technologiques dont chacun disposait. Aujourd'hui, ces mêmes pays sont devenus des sources de financement pour combler le déficit budgétaire des États occidentaux.

Prenons par exemple le cas des États-Unis. Le budget12 de l'État fédéral (3600 milliards de dollars en 2010-2011) est composé de dépenses pour les programmes sociaux (40 %), du remboursement de la dette contractée par le gouvernement fédéral (6 %), de dépenses générales en matière d'éducation comme de diplomatie en passant par la recherche scientifique et la protection de l'environnement (20 %), soit autant que le vaste domaine de la défense, qui absorbe aussi 20 % du budget. Enfin, les 14 % restants servent à offrir un filet de sécurité aux citoyens lorsqu'ils sont sans revenus ou que leurs revenus sont trop faibles pour subvenir à leurs besoins. De leur côté, les revenus de l'État sont, en 2010, de 2200 milliards. Il y aura donc un manque à gagner de 1400 milliards. Ce déficit s'ajoute aux déficits antérieurs, si bien que désormais les États-Unis présentent un déficit global de 9000 milliards de dollars, alors que le produit national brut est d'environ 14 000 milliards de dollars. Compte tenu du vieillissement de la population et de l'augmentation des coûts de santé qui l'accompagne, des guerres en Irak et en Afghanistan et des bases militaires que les États-Unis entretiennent dans plus d'une centaine de pays, ainsi que de la difficulté à diminuer l'appui de l'État à la population sans devoir subir une instabilité politique, il faut donc nécessairement augmenter les revenus de l'État fédéral. À défaut d'une croissance économique au moins équivalente à la croissance des besoins de l'État, il ne reste alors que deux solutions : emprunter ou augmenter les taxes et les impôts. Cette équation comme cette conclusion s'avèrent valables pour l'ensemble des États occidentaux, bien que la gravité de la situation diffère d'un État à l'autre.

Faute d'innovations technologiques étayant une augmentation importante et stable de la productivité du travail, ce que permettrait, par exemple, la robotique, et faute d'innovations dans les choix effectués par les investisseurs (par exemple, investir dans le secteur des sources d'énergie renouvelables et des technologies propres plutôt que dans le charbon et le pétrole), on ne peut s'attendre à une croissance importante de la richesse collective. L'Occident ressemble de plus en plus à un groupe de rentiers dont la valeur des avoirs dépend de la capacité des autres pays du monde à amener de l'eau au moulin. Dans ce contexte de relative stagnation du monde occidental, le dynamisme de la Chine, de l'Inde et du Brésil révèle que l'Occident ne contrôle plus ce que sera demain. L'avenir du monde n'est plus l'apanage des Occidentaux.

Observons que le marché intérieur des États occidentaux connaît une croissance faible et que l'accessibilité des marchés étrangers aux produits occidentaux ne se fera plus au détriment du développement de l'entrepreneuriat local ; que les revenus dont peuvent disposer les États sont gangrenés par le fardeau de la dette et par le fait que toute augmentation de la ponction fiscale se traduit par une diminution de la capacité de consommation présente sur le marché intérieur ; et que le tissu social des sociétés occidentales est marqué par l'individualisme plutôt que par le collectivisme, à l'heure où nous aurions bien besoin de travailler ensemble. D'ailleurs, la place que les artistes indiens, chinois et brésiliens occupent désormais dans le monde de l'art contemporain reflète bien le déplacement des pôles économiques, alors que l'art occidental s'enfonce dans le n'importe quoi13, en quête de sens dans un monde où la marchandisation de l'art a introduit une profonde déconnexion entre la valeur esthétique et la valeur d'échange acquise par les œuvres. Aujourd'hui, il est permis de dire que nous assistons au déclin relatif du monde occidental. Pour autant, voit-on apparaître une nouvelle structure de commandement ?

Le difficile renouvellement du G8

Dans son article « Not ready for prime time »14, Jorge G. Castaneda, ancien ministre des Affaires étrangères du Mexique, examine de quelle manière les puissances émergentes peuvent contribuer à la bonne gouvernance du monde. Il se demande comment le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde et la Chine15 peuvent contribuer positivement à ces indicateurs de bonne gouvernance que seraient, selon lui, la démocratie, les droits de la personne, le contrôle de l'arme nucléaire et la protection de l'environnement.

Toutefois, la question est peut-être mal formulée, trop orientée par la volonté de démontrer les faiblesses que présente chacun des nouveaux prétendants. Le vrai problème est ailleurs. Ces acteurs, en effet, sont devenus incontournables. La question est plutôt de savoir si on peut encore avancer dans chacun de ces dossiers sans leur participation.

Dans chacun des cas, on voit bien que ce serait un recul pour l'humanité si le Brésil devait cesser d'être une démocratie, si l'Afrique du Sud renonçait à sa politique de respect des droits de la personne, si l'Inde ne voulait plus contribuer à limiter la prolifération des armes nucléaires ou si la Chine se retirait de toutes les discussions sur les changements climatiques. Leur participation à la gouvernance du monde est nécessaire. C'est donc d'abord avec ces États que la communauté occidentale doit trouver le moyen de régler ces enjeux, si importants à ses yeux, que sont la démocratie, les droits de la personne, le contrôle de l'arme nucléaire et la protection de l'environnement.

Ces quatre États peuvent cependant considérer que leur capacité d'influencer la destinée du monde est trop diluée dans un groupe aussi élargi que le G20 et que le fait de pouvoir participer au G8, mais à la condition de demeurer, au sens littéral, en périphérie des acteurs principaux, constitue une situation qui n'est plus acceptable.

Actuellement, les membres du groupe sélect des Huit sont les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, l'Allemagne, le Japon et la Russie. Si, par exemple, on devait retenir la taille du produit national brut comme critère pour définir qui devrait être membre du G8, le Canada comme l'Italie devraient laisser leur place à l'Inde et à la Chine. Imaginons un instant que le G8 se définirait plutôt en référence aux huit civilisations identifiées par Samuel Huntington16.

Et formons le nouveau G8 sur cette base. On pourrait alors constituer ce nouveau cénacle de la gouvernance mondiale avec les acteurs suivants :

Qui serait le huitième participant ? En effet, la civilisation islamique tient son unité de sa référence à une religion, mais aucun État ne peut parler au nom de l'islam. Par ailleurs, compte tenu de l'importance qu'il faut accorder au continent européen, la présence de l'Allemagne apparaît non seulement justifiée, mais incontournable. Le Canada, l'Italie, la France et la Grande-Bretagne devraient donc laisser leur place à quatre nouvelles puissances qui, à part l'Afrique du Sud, méritent amplement d'occuper cette place en raison de l'importance acquise par leur économie respective17. Cependant, l'importance politique et militaire de l'Afrique du Sud sur le continent africain en fait sans doute le pays le plus à même de représenter ce continent. Quant au monde arabo-musulman, il y aurait lieu de lui accorder à tout le moins un siège d'observateur. Ne serait-ce que par le nombre d'individus concernés, sa participation est souhaitable.


Nous sommes donc en mesure d'observer que, du point de vue américain, l'extrémisme politique constitue le danger principal. À l'échelle du G20, une instance qui regroupe les principaux acteurs de l'oligarchie mondiale, ce sont les tensions protectionnistes qui retiennent surtout l'attention. Dans les deux cas, l'amélioration des mécanismes de gouvernance mondiale ne pourrait que s'avérer bénéfique. Pourtant, il est peu probable de voir se réorganiser le « conseil d'administration » de l'oligarchie mondiale18. Le renouvellement du G8 est bloqué, tout particulièrement, par la volonté des pays occidentaux de faire de la question des droits de la personne un enjeu incontournable de la construction de l'ordre international.

Cette question est d'autant plus sensible que « la culture, et non la classe, l'idéologie ou la nationalité, fera la différence dans la lutte des puissances du futur »19. Au temps de Machiavel, on considérait que « la combinaison des facteurs politiques, religieux, économiques et militaires [est] à l'origine de la puissance ou de l'impuissance d'un État sur la scène internationale »20. Si on replace les catégories retenues par Machiavel et Huntington dans l'ordre suggéré par le système de l'action, on obtient huit variables permettant d'identifier les bases sur lesquelles s'organisent les rivalités internationales.


À première vue, la confrontation des visions ayant cours favorise la civilisation confucéenne, car celle-ci se caractérise à la fois par un fort potentiel économique, par un régime politique autoritaire mais stable, par une intégration des citoyens qui se réalise en l'absence de toute déification, donc sans propension aux divisions religieuses, et par une capacité militaire telle que, déjà, la Chine et sa zone d'influence non seulement sont devenues inattaquables, mais elles sont aussi en expansion, sa marine disposant d'un « collier de perles », selon l'expression du Pentagone, sur le pourtour de l'océan Indien, jusqu'au Pakistan.

Il n'est pas surprenant que l'avenir du monde apparaisse à Ian Morris comme déterminé par la rivalité entre l'Est et l'Ouest, entre la Chine et les États-Unis. D'ailleurs, selon lui, « The odds look bad »21. L'auteur de la recension de son livre retient ceci : « The competition that East end West have been pursuing for so long, Morris warns, is about to be disrupted by some powerful forces. Nuclear proliferation, population growth, global epidemics and climate change are in the process of radically altering old historical patterns. “We are approaching the greatest discontinuity in history”, he says. » Autrement dit, même la possibilité d'un G2 composé de la Chine et des États-Unis doit être écartée de l'horizon politique observable22.

Selon Morris, la prolifération des armes nucléaires, la croissance démographique, les risques de pandémie et les changements climatiques constitueraient donc les facteurs les plus susceptibles de générer une bifurcation de l'histoire présente. D'ailleurs, Schell rapporte que Morris aurait écrit que « the next 40 years will be the most important in history ».

Malgré le multilatéralisme et la multipolarité, il n'en reste pas moins que les enjeux soulevés par Morris nécessitent une action collective. Pour comprendre la difficulté des pays à se donner des directives communes sur ces quatre thèmes, on doit considérer que les intérêts de chacun des pays concernés23 diffèrent en raison de ces divers facteurs que sont les classes sociales en présence, les idéologies qui s'affrontent, les rivalités identitaires liées à la nationalité, les cultures qui régissent les habitudes, la puissance économique des acteurs, les enjeux politiques locaux, la place que les organisations religieuses occupent dans l'organisation de la société ainsi que la capacité militaire dont dispose l'État pour soutenir un conflit armé.

Les écarts de richesse sont trop prononcés au Brésil. Ils suscitent une guerre sociale. Pendant ce temps, les États-Unis ne sont pas encore devenus un fardeau économique pour l'ensemble du monde, loin de là, mais leur capacité de dépenser n'est plus ce qu'elle était. L'Afrique du Sud survit, encore, à ses démons issus de la cohabitation de nombreuses sources d'appartenance et d'identification au sein de la population. L'Allemagne et l'Europe toute entière possèdent une forte tradition religieuse. Le repli sur cet ancrage identitaire est un risque plus grave pour l'Union européenne que les malheurs de l'euro. Pour sa part, l'Inde est empêtrée entre démocratie, droits des castes et préservation de l'hindouisme. Les rivalités idéologiques qui parcourent ce grand pays constituent un facteur qui réduit la capacité de changement social. De son côté, le Japon souffre de sa faiblesse militaire. Aujourd'hui, l'idée d'envahir la Chine est devenue impensable pour le Japon, dont l'importance des dépenses militaires doit d'ailleurs être relativisée. Par habitant, en 2006, elles représentaient dix fois celles de la Chine. Pourtant, les dépenses militaires chinoises sont globalement plus importantes que les sommes investies par le Japon. Une Chine qui profite encore du conformisme que suscite la préséance de la solidarité du collectif sur la liberté de l'individu. Mais le régime politique pourrait souffrir de ce même conformisme s'il en venait à empêcher le renouvellement des débats ayant cours au sein du Parti communiste. De ce côté aussi, il existe une fragilité de la classe politique. Pendant ce temps, la Russie, toujours aussi rongée par le système des boyards, est en train de mourir de son manque de culture civique. Dans ce contexte, on peut comprendre les États-Unis de chercher à préserver leurs anciennes alliances plutôt qu'à chercher de nouveaux alliés pour former le G8.

Conclusion

L'oligarchie mondiale est dans une impasse, condamnée au multilatéralisme pour cause de multipolarité. L'absence d'un G8 renouvelé limite la capacité de saine gouvernance mondiale et la capacité du G8 à se renouveler est limitée par l'absence d'entente, sur les thèmes de la démocratie, des droits de la personne, de la prolifération nucléaire et des changements climatiques, entre le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde et la Chine, d'un côté, et les pays membres de l'OTAN présents au G8 (l'Allemagne, le Canada, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie), de l'autre côté. Pour tous ces enjeux, la coordination entre les acteurs demeurera donc difficile. Chaque pays est aux prises avec des problèmes de politique intérieure qui commandent des orientations en matière de politique extérieure. Chaque État poursuit un objectif d'enrichissement, par conséquent chacun est tenté de prendre des mesures protectionnistes, soit pour l'entrée des produits, soit pour les sorties de capitaux.

Comme on doit s'attendre à ce que le ralentissement de la croissance de la richesse soit l'aspect le plus durable de l'économie mondiale au cours des prochaines années, pendant que de l'autre côté on assiste à une accélération de la démographie mondiale, il convient donc de conclure que la pauvreté dénoncée comme un fléau par Mme Clinton est probablement inscrite sur une trajectoire ascendante.

Pour autant, la grande confrontation entre l'Est et l'Ouest est improbable, chacun ayant plus à perdre qu'à gagner dans la destruction de l'autre. Il n'empêche que la rivalité est grande, et en particulier que la concurrence pour l'approvisionnement en ressources naturelles est plus vive, surtout avec la venue de nouveaux acteurs qui imposent leur présence sur la scène internationale. Les relations internationales deviennent plus complexes. Plus difficiles à prévoir. L'oligarchie mondiale est par ailleurs bien consciente qu'elle doit recomposer son conseil de direction, mais il y a absence de consensus. Les enjeux sont trop importants. Le monde devant nous sera donc nécessairement un monde de rivalités plus ardues. La décroissance économique de l'Occident se déroule au profit d'un rééquilibrage des dynamiques avec les grandes puissances du monde asiatique. Pour autant, l'Occident n'est pas prêt à accepter de perdre les avantages que lui a conférés sa prééminence au cours des derniers siècles. Pour le dire autrement, le grand capital n'est pas prêt à se soumettre aux règles du capitalisme d'État. La thèse de l'hyperconflit doit donc être retenue.

* * *

1 Jacques Attali, Survivre aux crises, Fayard, 2009, p. 105 et ss.

2 Jack A. Goldstone, « The new population bomb », Foreign Affairs, janvier-février 2010, pp. 31-43.

3 Jacques Attali, op. cit., p. 66.

4 Idem, p. 111 et ss.

5 Bruno Bonnell, Viva la robolution, Paris, JC Lattès, 2010, 297 p.

6 Jared Diamond, Effondrement, Paris, Gallimard, NRF essais, 2006, p. 480.

7 Idem, p. 481.

8 Ibidem, p. 488. Par ailleurs, il n'y a pas que l'égoïsme, il y a aussi les valeurs religieuses. « Profondément implantées, elles sont de fréquentes causes de comportements désastreux », p. 493.

9 Thomas L. Friedman, « An X-ray of dysfunction », The New York Times, 10-10-2010, cahier « Week in Review », p. 8.

10 Hillary Rodham Clinton, « Leading through civilian power », Foreign Affairs, novembre-décembre 2010, p. 13.

12 The New York Times, « What they're not telling you », éditorial, 1er août 2010, cahier « Week in Review », p. 7.

13 Hervé Fisher, L'avenir de l'art, Montréal, VLP éditeur, 2010, 220 p. ; également, Danièle Granet et Catherine Lamour, Grands et petits secrets du monde de l'art, Paris, Fayard, 2010, 340 p.

14 Jorge G. Castaneda, « Not ready for prime time », Foreign Affairs, septembre-octobre 2010, pp. 109-122.

15 À propos de l'alliance «insolite» entre ces quatres nations, voir François Danglin, «Pacte démocratique entre puissances du Sud» dans Le Monde diplomatique, numéro 684, mars 2011, p. 18-19.

16 http://www.republique-des-lettres.fr/163-samuel-huntington.php, « La thèse d'Huntington est exposée simplement : le système international, autrefois fondé sur la polarité des puissants blocs soviétique, américain et du tiers monde, est en transition vers un nouveau système composé de huit civilisations principales. Elles sont occidentale, japonaise, confucéenne, hindoue, islamique, slavo-orthodoxe, latino-américaine et, “peut-être”, dit le théoricien, africaine. »


17 La pertinence de cette composition pour un G-8 renouvellé rejoins la perspective développée par Nancy Birdsall et Francis Fukuyama, «The post-Washington consensus», Foreign Affair, vol. 90, no. 2, mars-avril 2011, p. 53 : «The United States, Europe, and Japan will continue to be significant sources of economic resources and ideas, but the emerging markets are now entering this arena and will become significant players. Countries such as Brazil, China, India, and South Africa will be both donors and recipients of resources for development and of best practices for how to use them.»

18 Une conclusion à laquelle arrive également Ian Bremmer et Nouriel Roubini, «A G-Zero World», Foreign Affairs, vol. 90, no : 2, mars-avril 2011, pp. 2-7.

20 Marie Gaille-Nikodimov, Machiavel, Paris, Tallandier, 2005, p. 190.

21 Recension faite par Orville Schell, The New York Times, cahier « The book review », 12 décembre 2010, p. 19, de l'ouvrage d'Ian Morris, Why the West rules - for now: the patterns of history, and what they reveal about the future, Farrar, Strauss & Giroux, 750 p.

22 Elizabeth C. Economy, Adam Segal, « The G-2 mirage », Foreign Affairs, vol. 88, no 3, 2009, pp. 14-23.

23 Particulièrement ceux que nous avons identifiés pour former un G8 renouvelé, soit le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde, la Chine, les États-Unis, l'Allemagne, le Japon et la Russie.