Davantage que la chute de Khadafi en Lybie ou la persistance de al Assad en Syrie, la crise de l'euro est sans doute ce qui marque l'automne 2011 sur la scène internationale. Certes, le monde arabe tente de poursuivre la transformation structurelle des régimes politiques en place. Toutefois la sphère économique domine l'actualité à tel point que malgré les dangers que font courir l'Égypte et la Syrie à la sécurité du Moyen-Orient, ces turbulences sont devenues secondaires.
Le fardeau de la dette que doivent assumer plusieurs pays de la zone euro a produit une crise de cette unité monétaire et, par là même, la crise de l'euro met en péril la construction politique de l'Europe. La disparité économique entre les pays européens ainsi que les inégalités au sein de chacun d'eux rendent les appels à la solidarité et à la responsabilité de plus en plus sans écho. Ces divisions entre le Nord et le Sud de l'Europe, comme celles entre le 1 % de bien nantis et les autres, font apparaître les divergences d'intérêts et celles-ci affaiblissent la dynamique de centralisation politique et renforce plutôt la dynamique de fragmentation de l'espace européen.
Or, un échec de la construction politique de l'Europe est-il annonciateur que l'unification de l'oligarchie mondiale est vouée aussi à un échec ou si, au contraire, il faut y voir le drame qui éveille les consciences à la nécessité de revoir les plans et devis du projet à construire? Le dernier G 20, tout comme la rencontre de Durban sur les questions climatiques, ne permettent pas d'observer le moindrement qu'un tel éveil se soit produit récemment.
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En janvier 2010, après un court séjour à Moscou, j’ai rédigé une note de voyage que je crois pertinente encore aujourd’hui. Les événements des derniers mois montrent une société en train d’imploser parce que son immense potentiel souffre d'être mal harnaché par une classe politique ploutocratique.
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Le directeur du Carnegie Moscow Center, Dmitri Trenin, rappellait récemment que la Russie d'aujourd'hui essaye de redéfinir quelle peut être sa place dans le monde, sinon dans l'histoire du monde. Après avoir été un empire pendant 500 ans, un guerrier idéologique pendant 70 ans et l'Autre superpuissance pendant 40 ans, la Russie contemporaine souffre de la faible productivité de ses entreprises. Le marché intérieur demeure en-deçà de la moyenne européenne. La balance des paiements repose sur les pétrodollars. La démographie est négative. Y a-t-il un plan de match? Si oui, quel est le prix à payer pour les générations présentes et a venir?
Cette discussion n'a pas cours en Russie. La société ne parvient pas à entretenir un dialogue avec elle-même. Peut-être est-ce justement le but de l'autoritarisme pratiqué par l'État que de limiter, voire empêcher, ce soliloque sociétal? Même si tel est le cas, on se dit qu'il n'est pas possible que les autorités russes ne soient pas consciente qu'il serait naïf de croire qu'on peut, d'un côté, promouvoir l'économie marchande et le développement d'un marché intérieur et, d'un autre côté, limiter la participation citoyenne. Avec du pain, des jeux et de la répression, on peut retarder ce moment, on ne peut l'empêcher. Un jour ou l'autre les citoyens demandent des comptes. Admettons donc que le gouvernement de la Fédération de Russie est tout à fait conscient qu'il doit gagner du temps.
La conversion de la Russie, sa transition vers un ailleurs indéfini, soulève à nouveau le tourment dans l'âme russe. La crise d'identité se poursuit et s'alimente du retour, ou du moins de la peur que reviennent, les jours sombres de la pauvreté matérielle. Collectiviste ou individualiste? Slavophile ou occidentaliste? Socialisme ou capitalisme? Oligarchie ou démocratie? Il y a tant de drames sur la table. Heureusement, nous ne sommes plus au temps de Pouchkine et de la poésie romantique pour laquelle on meurt. Mais peut-être est-on revenu à celui de Gogol et de sa prose d'historien romanesque où on devient fou à force d'être assis entre deux chaises. La Russie d'aujourd'hui s'interroge sur ses atouts, sur ses chefs, sur elle-même. Est-elle d'Europe ou d'Asie? Le monde se cherche, on l'a vu à Copenhague, et la Russie comprend, peut-être mieux que d'autres, la fragilité des alliances et l'ampleur des tensions.
Pays en transition économique et politique vers le… libéralisme, la Russie refuse encore les valeurs occidentales qu'elle rejetait déjà au 19e siècle. En cela, elle s'associe à tous les peuples qui voient dans l'expansion de l'économie de marché un danger pour la stabilité des systèmes sociaux en place. En même temps, la Russie veut établir des relations commerciales avec les autres pays, tantôt comme acheteur, tantôt comme vendeur. Bien sûr, comme tous les marchands, elle veut vendre plus qu'elle achète. La Russie flotte ainsi entre le conservatisme social et l'intégration au marché mondial, entre l'agressivité envers elle-même et l'agressivité sur les marchés. Et compte tenu des pertes financières encourues en 2009, en raison de la chute du prix du pétrole, revenu à ce qu'il était en 2005, et à des placements boursiers qui ont connu une baisse de leurs valeurs, la Russie ne semble pas disposer actuellement des moyens techniques et financiers nécessaires pour soutenir son développement sur le marché mondial. Coincée entre la nécessité de performer et la capacité de le faire, la Russie est un pays au bord de la crise de nerfs!